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Le Prix de thèse de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage récompense chaque année une thèse en sciences humaines et sociales portant sur l'histoire de la traite, de l'esclavage et des abolitions à l'époque coloniale ou sur ses conséquences dans le monde actuel. Il est le seul prix qui couronne les travaux en français des chercheuses ou chercheurs sur ces thèmes.

Le jury constitué de membres du Conseil scientifique était présidé par Audrey Célestine, Présidente du Conseil scientifique de la FME, et composé de Magalie Bessone, Julie Duprat, Charles Forsdick, Tina Harpin, Jean Hébrard, Romain Joulia, Bruno Maillard, Jean Moomou, Stéphanie Mulot, Yolaine Parisot, Eric Saunier et Jean-Marie Théodat.

 

Le lauréat : Gabriel ANDRE 

Pour la thèse : Pratiques historiographiques de soi. Historicités de l'esclavage, prestige politique et légitimité islamique au Fouta-Djallon (Guinée)


Résumé : La thèse se présente comme une sociologie politique du religieux et de la domination en Guinée, prenant pour objet la situation post-esclavagiste du Fouta-Djallon. Dès le XVIIIe siècle, cette région montagneuse d’Afrique de l’Ouest est gouvernée par un État théocratique peul, fondé par un jihad, dont l’économie politique repose sur l’esclavage. La pénétration coloniale n’a produit qu’une abolition formelle de ces hiérarchies statutaires, qui demeurent jusqu’à présent structurantes dans l’espace foncier, matrimonial ou islamique.

L’hypothèse centrale de la thèse consiste à aborder la domination post-esclavagiste non seulement comme une survivance résiduelle du passé, mais comme un ensemble de discours et de pratiques contemporains, mettant en scène une représentation partiellement négociée du passé esclavagiste. L'auteur montre ainsi comment les rapports de pouvoir entre descendants d’esclaves et descendants de maîtres sont légitimés par des « styles d’historicité » antagoniques, qui reconduisent ou défient l’autorité des principaux lignages peuls.

En ce sens, la thèse se situe à l’intersection d’un double questionnement : elle interroge les formes de légitimation et de contestation de la domination post-esclavagiste en Afrique, en l’articulant à une réflexion sur les modes de rapports au temps et d’incorporation du passé dans des concurrences politiques et religieuses actuelles. Ce double ancrage conceptuel, alliant post-esclavage et historicité, permet d’approfondir la compréhension des formes et des limites de l’hégémonie des anciennes aristocraties peules sur leurs anciens subalternes au Sahel, dans un contexte régional d’emballement violent.

Ce travail se fonde sur une enquête ethnographique de cinq mois au Fouta-Djallon, répartis en cinq terrains de recherche, ayant permis la conduite de cent-quarante-cinq entretiens semi-directifs et la constitution d’un corpus d’archives (familiales, administratives, militantes et religieuses).

En savoir plus : https://memoire-esclavage.org/gabriel-andre-treglia 

 

Cette année, la commission du Prix de thèse a également décerné une Mention Spéciale à Mathilde Périvier

« Des diamants noirs dans la boue ». Performances, territoire et dignité dans les bandes à pied et les rara à Port-au-Prince (Haïti)


Résumé : Les bandes se sont installées dans la capitale de Port-au-Prince au XIXe siècle et dès leur apparition, elles furent l’œuvre des groupes sociaux les plus défavorisés de la population haïtienne, à savoir le prolétariat urbain, anciennement esclavisé et marron. Leur vitalité a produit des formes diverses de bandes (bande-diable, bande mascaron, bande rabordage, bande meringue, etc.), témoignant d’une grande créativité, à laquelle les autorités locales et nationales ont opposé un arsenal de mesures pour limiter leurs circulations : elles furent interdites de sortir le jour, puis la nuit, d’entrer en centre-ville, puis même de circuler dans leurs quartiers. Le vocabulaire de la fabrique coloniale du corps noir obscène et indigne trouva de nouvelles manières de s’exprimer dans le Port-au-Prince postcolonial à travers l’expérience des bandes. C’est dans cette tension que ces pratiques musicales se sont enracinées dans l’espace urbain, entre tentative de segmentation de la ville par les autorités et entreprise de conquête ou de simple circulation dans les espaces autres de la capitale, « espaces de “l’autre” », par les groupes subalternisés et altérisés.

Renvoyées dans les marges du territoire urbain et durablement stigmatisées, les pratiques des bandes se sont implantées durablement à Port-au-Prince dans la zone du grand Bel-Air ainsi que dans celle du Morne-à-Tuf et du Bas-Peu-de-Choses. Insérées dans un tissu social dense mêlant de nombreux acteurs, celles-ci donnent à voir comment se tisse du lien social, comment se structure et s’organise de façon pérenne un collectif dans des zones urbaines délaissées par les pouvoirs publics, où l’insécurité est polymorphe. À l’image d’autres associations de quartier, culturelles, sportives ou politiques, elles s’insèrent dans un espace complexe et participent d’un maillage dense de l’espace urbain à partir duquel enquêter à l’échelle micro sur les recompositions du paysage sociopolitique lors des changements de régime ainsi que sur les transferts de figures d’autorité. Pour « tenir leur place », les dirigeants des bandes doivent faire appel à des figures tutélaires du quartier, acteurs politiques de la « zone grise », ce qui renforce d’une certaine manière la vulnérabilité de ceux situés en bas de l’échelle sociale.

C’est à cette situation d’entre-deux, entre empowerment et vulnérabilité, entre puissance et impuissance, que renvoie l’expression de Samuel, l'une des nombreuses personnes interrogées dans le cadre de ce travail de terrain, qui a donné le titre de cette thèse : « Des diamants noirs dans la boue. » Les portraits sensibles et parcours des musiciens donnent à voir leurs rêves et leurs aspirations, leurs désenchantements et leurs blessures, mais peut-être surtout leur réflexivité et leur compréhension fine de l’espace social à travers lequel ils évoluent et de la place à laquelle ils sont assignés. Si la connaissance, la maîtrise d’un instrument et leur capacité à mettre en branle des foules nombreuses les singularisent, elles redoublent en même temps certains stigmates puissants et durables, réservés aux hommes noirs situés en bas de l’échelle sociale, en particulier celui du vagabond, qui dégrade leur humanité. Cette situation de l’entre-deux les place en permanence entre la vie et la mort, entre la dignité et l’indignité.

En savoir plus - https://memoire-esclavage.org/mathilde-perivier