Ni chaînes ni maîtres : quand le cinéma français regarde enfin l’esclavage en face

- La bande-annonce de Ni chaînes ni maîtres
C’est une évidence : les producteurs hexagonaux ont toujours été rétifs à l’idée de proposer une vision critique des pages les plus sombres de l’histoire de France. Si les Etats-Unis d’Amérique se sont montrés plus enclins à produire des films critiques, un spectateur français devra s’interroger longtemps avant qu’un film contestant la colonisation ou l’esclavage ou évoquant les guerres d’indépendance ne lui vienne à l’esprit.
Il aura fallu attendre 2024 et le très réussi Ni chaînes ni maîtres de Simon Moutaïrou pour qu’une production pleinement française propose un film sérieux et grand public sur l’esclavage. Auparavant, il ne faut pas oublier le formidable Tamango (1958) de John Berry. Librement adapté de la nouvelle éponyme de Mérimée, Berry propose une version contemporaine ancrée dans le climat des guerres d’indépendance africaines et du mouvement des droits civiques aux États-Unis, ce qui vaudra au film d’être interdit en Algérie et dans les territoires d’outre-mer. Par la suite, si le sujet a été traité par le cinéma militant (West Indies de Med Hondo, Passage du milieu de Guy Deslauriers), dans le cinéma commercial français on n’en compte que deux : Les Caprices d’un fleuve de Bernard Giraudeau (1996) et Case Départ de Thomas Ngijol, Thomas Steketee et Fabrice Éboué (2011). Alors que le premier s’inscrit dans une vision « orientaliste » eurocentrée à l’excès, le second déçoit par des éléments critiques noyés dans une comédie de mauvais goût s’achevant sur une morale douteuse : l’expérience de l’esclavage ferait comprendre aux deux personnages principaux qu’ils n’ont pas de raison de se plaindre de la société française du XXIe siècle, car elle est bien meilleure pour les personnes noires.
Réalisé par le franco-béninois Simon Moutaïrou, Ni chaînes ni maîtres arrive à point nommé. Ce film est la première œuvre cinématographique produite par un grand studio à proposer un récit critique de l’esclavage. N’ayons pas peur de l’affirmer : ce seul statut fait de Ni chaînes ni maîtres un film essentiel et nécessaire, qui ouvre une porte vers un dialogue national sur l’héritage de l’esclavage en France. En ancrant la narration dans la résistance et la culture des populations esclavisées, Moutaïrou propose un film novateur qui n’a pas peur de montrer la réalité de l’esclavage colonial français sur l’Île de France (aujourd’hui Maurice, dans l’Océan Indien) dans le dernier tiers d’un XVIIIe siècle.
Le récit suit un père et sa fille réduits en esclavage, Massamba (Ibrahima Mbaye) et Mati (Anna Diakhere Thiandoum), qui vivent dans la plantation d’Eugène Larcenet (Benoît Magimel). Massamba rêve que sa fille soit affranchie, Mati rêve de fuir l’enfer végétal de la canne à sucre. Une nuit, elle s’échappe. Madame La Victoire (Camille Cottin), célèbre chasseuse d’esclaves, est engagée pour la traquer. Massamba n’a d’autre choix que de s’évader à son tour. Face à eux se dressent le maître, figure d’une autorité coloniale brutale, et son fils, Honoré (Félix Lefebvre), tiraillé entre héritage et désir d’émancipation. À travers ces destins croisés, le film met en scène la violence du système, mais aussi les formes de résistance, de solidarité et d’humanité qui s’y déploient à travers le marronnage.
Le film s’ouvre par un double rappel non contradictoire : d’un côté, la culture propre des Africains déportés, par un chant ou un conte en wolof marqué par la tristesse, indice qui nous renvoie immédiatement à la traite et à l’origine des personnages noirs ; de l’autre, une caméra placée sous l’eau, plongée dans une semi-obscurité où le corps enchaîné d’une femme est jeté à l’eau, probablement pour avoir résisté. Le message est clair : l’assujettissement du corps noir par le pouvoir colonial ne peut se faire que par la violence et l’effacement de toute culture propre. Il s’agit de la mère de Mati, donc de la femme de Massamba. Sa mort n’aura pas empêché sa fille d’embrasser son idée, son goût pour la liberté.
La séquence suivante finit d’installer d’emblée la violence comme moteur du système esclavagiste. L’entrée dans la plantation se fait par le truchement de plans rapprochés sur des hommes et femmes esclavisés coupant la canne à sucre. Le hors-champ est dominé par des bruits qui plongent le spectateur dans un sentiment d’oppression : ordres hurlés, cris, coups, aboiements ininterrompus… La violence est omniprésente et cette dernière s’incarne par le mât de la cloche qui finit de transformer cet espace en lieu de terreur. La cloche rythme les longues journées de travail, symbolise le lieu de rassemblement pour les populations esclavisées soit pour entendre le maître de l’exploitation leur professer la Bonne Parole – le mât est charpenté en croix chrétienne – soit pour assister impuissants aux sévices corporels administrés par le même à ceux qui tenteraient de fuir ou de lui désobéir.
La force de Ni chaînes ni maîtres s’exprime une nouvelle fois par les choix de mise en scène de Moutaïrou. Filmées en lumière naturelle, les séquences de nuit renforcent cette opposition entre deux mondes. Pour les Africains esclavisés, qui ne peuvent allumer de feu sans être repérés, la nature qui les entoure se détache avec une grande netteté et ils semblent être en communion avec elle, comme le montrera la fin du film. À l’inverse, les Blancs s’éclairent au moyen de feux : autour d’eux, tout est noyé dans l’ombre. Pour eux, le véritable danger émane d’une nature qu’ils ne parviennent pas à dompter, ce qui renvoie aux craintes bien réelles des planteurs : une fois la plantation quittée, les marrons seraient partout, omniprésents et constitueraient une menace invisible.
Dépassant le simple film en costumes, Moutaïrou inscrit Ni chaînes ni maîtres dans le présent. Dans l’une des séquences les plus fortes du film, Massamba, à bout de souffle, arrive sur une plage jonchée par les cadavres de marrons qui ont tenté de rejoindre Madagascar par la mer à l’aide d’une barque de fortune elle aussi échouée. Cette image renvoie immédiatement aux migrants d’aujourd’hui. Sur cette même plage, Massamba retrouve sa fille et fait la rencontre d’une communauté de marrons qui vit sur le Morne Brabant. Ce cadre hors du temps, au sein d’une communauté qui vit en marge de la plantation, offre le premier temps mort du récit où le spectateur peut enfin reprendre son souffle.
La décision finale de Massamba et des autres marrons, alors qu’ils sont acculés au précipice par les troupes coloniales françaises. renvoie aussi bien à la mythologie locale qu’aux moments les plus forts de la lutte antiesclavagiste, notamment à la figure de Louis Delgrès en Guadeloupe, qui choisit la mort plutôt que la reddition. La liberté s’incarne dans l’interdiction de l’exploitation du corps noir par son autodestruction. Ce geste, à la fois politique et symbolique, inscrit le film dans une généalogie de la résistance qui dépasse.
Film ambitieux et réussi, Ni chaînes ni maîtres n’en reste pas moins le témoin du peu de considération accordée à l’héritage de l’esclavage dans la société française. Par exemple, Massamba et Mati, joués par Ibrahima Mbaye et Anna Diakhere Thiandoum sont boudés par les médias, qui préfèrent mettre en avant les acteurs blancs secondaires (Benoît Magimel et Camille Cottin), comme si la parole des premiers était moins légitime, moins vendeuse, moins « universelle ». De la même façon, le choix surprenant de l’Académie des Césars de ne nommer le film dans aucune catégorie doit être interrogé. Même lorsqu’un film comme Ni chaînes ni maîtres parvient à exister et qu’il propose un récit critique de l’esclavage porté par des acteurs noirs, la machine promotionnelle les marginalise, reproduisant le refoulement et le déni que Simon Moutaïrou cherchait précisément à briser. Le film dénonce un système, mais la façon dont sa promotion s’est déroulée montre l’héritage irrésolu de ce système, la visibilité des minorités « non blanches » restant subordonnée au regard et à la parole de la majorité. Espérons que de tels films se multiplient, afin que leurs discours ne soient plus des exceptions, mais deviennent la norme.
© Antoine Guégan / Fondation pour la mémoire de l’esclavage
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