L'Esclave libre : Rompre avec Autant en emporte le vent?(2/2)

- Pour regarder la bande-annonce de L'Esclave libre (1957)
Une série présentée par Antoine Guégan
Lors de la sortie en salles de L’Esclave libre, la censure cinématographique locale – chaque ville ou État pouvant disposer de son propre bureau – ainsi que la Production Code Administration, qui chapeaute le célèbre Code Hays, ont déjà perdu une grande partie de leur influence. Ces évolutions majeures n’empêchent toutefois pas les émissaires de la PCA d’adresser de nombreux reproches à la Warner, principalement concernant la nature de la relation entre Manty et Hamish, et d’exiger une rencontre avec les représentants du studio, dont le réalisateur Raoul Walsh. Ce n’est pas tant la relation interraciale qui pose problème que le caractère d’une histoire d’amour jugée illégitime entre deux individus non mariés. De janvier à mars 1957, la PCA réitère que le script demeure inacceptable, sans que cela n’affecte réellement l’attitude du studio. En revanche, les négociations prennent une tout autre tournure avec la censure locale, la Warner agissant avec davantage de précautions et adaptant ses arguments en fonction de chaque interlocuteur.
En vertu de la Miracle Decision de 1952 – la Cour suprême a décidé que le cinéma est désormais protégé par la liberté d’expression –, les bureaux de censure ne peuvent plus interdire L’Esclave libre, ce qui n’empêche pas une partie du public des États du Sud de manifester son mécontentement. Les archives de l’État de Virginie classent ainsi L’Esclave libre parmi les films controversés. Dans un courrier adressé à Lollie C. Whitehead, un spectateur mécontent nommé Bruce Dunstan écrit en substance que, en tant que Virginien et contribuable, il s’étonne que la censure ait approuvé un film dans lequel « le Noir Sidney Poitier » est montré en train de gifler une femme blanche. Il accuse le film de constituer une « propagande radicale » visant à populariser l’amour interracial auprès de la jeunesse. Agrafé à la lettre, un document de propagande du parti politique raciste American Nationalist dénonce les dérives fédérales et l’implication d’Hollywood dans le processus de « bâtardisation » de la société. Sans surprise, et de manière plus mesurée, la réponse de Whitehead indique que le bureau est contraint d’autoriser le film : « En examinant ce film dans le cadre de nos fonctions officielles afin de déterminer s’il pouvait ou non être approuvé, nous avons été conscients, en l’occurrence comme dans tous les autres cas, des limites imposées à la censure cinématographique par les décisions de la Cour suprême des États-Unis. Il arrive fréquemment que, si nous étions laissés à notre seul jugement en tant qu’individus et guidés exclusivement par nos conceptions personnelles de la bienséance, des films que nous nous sentons tenus d’approuver au regard de la loi ne recevraient pas l’approbation de ce conseil. » Cette réponse met en lumière la manière dont les bureaux de censure ont été contraints par la Cour suprême d’appliquer une politique moins sévère. Il est par ailleurs révélateur que le point qui heurte le plus Dunstan soit le fait qu’un homme noir puisse gifler une femme blanche sans que son geste ne soit puni.
Les jugements relativement indulgents de la censure sudiste résultent également d’un important travail mené en amont. Des représentants de la Warner échangent à de nombreuses reprises avec les bureaux et leurs succursales locales. Ainsi, ils prennent contact avec les représentants de la Géorgie afin de transmettre au bureau de censure de la ville d’Atlanta des pages de dialogue « établissant clairement que le personnage de “Manty” est une femme noire », dans le but de démontrer que, lorsque l’homme noir la frappe, il s’agit « d’un Noir frappant une Noire, et non d’un Noir frappant une femme blanche ». En revanche, lorsque la Warner contacte le bureau de Chicago, qui avait peu de temps auparavant interdit le film aux mineurs, le studio adopte un discours radicalement différent, voire contradictoire avec celui tenu à Atlanta. Contestant l’adult permit attribué au film, les représentants de la Warner affirment dans un courrier : « Il n’existe aucune suggestion de ce type. Certes, la jeune femme découvre à la mort de son père que sa mère était esclave… mais elle se montre hostile à son “propriétaire” tout au long du film, lequel respecte son éducation et sa lignée aristocratique et la traite en conséquence. » Ainsi, pour le Nord, Manty est blanche, tandis que pour le Sud, elle est noire. Cette stratégie révèle que, bien que la censure locale ait perdu de sa superbe, la Warner doit encore jouer sur tous les tableaux, quitte à se contredire, afin d’assurer une distribution sans heurts.
La presse se montre elle aussi divisée, et le studio redoute un boycott de la part des Africains-Américains. Pourtant, Hazel A. Washington, du Chicago Defender (journal africain-américain), adresse un télégramme à la Warner dans lequel elle affirme ne pas trouver de mots suffisants pour louer L’Esclave libre. Elle précise que la critique de son journal, diffusée dans vingt-deux publications africaines-américaines à travers les États-Unis, sera élogieuse. Dans son article, elle qualifie le film d’« extraordinaire », salue les interprétations et déclare: « Nous attendions depuis des années un film dont nous pourrions [les Africains-Américains, ndrl] être honnêtement et légitimement fiers. Le voici. Warner Brothers savait exactement quoi faire, et ils l’ont fait » (Washington, 8 juillet 1957). Malgré cet enthousiasme, Bosley Crowther écrit dans le New York Times que la Warner s’est limitée à un mélodrame dépourvu de profondeur et conclut que le film demeure « une brise insignifiante face à Gone With the Wind ».
L’Esclave libre s’inscrit ainsi dans une période charnière au cours de laquelle, face aux mutations de la société, la représentation de l’esclavage est appelée à évoluer. Pris entre l’héritage visuel d’Autant en emporte le vent et l’empreinte persistante des idéaux de la Cause perdue, le film illustre combien il demeure difficile de s’éloigner du canon classique.
Pour en savoir plus
© Antoine Guégan / Fondation pour la mémoire de l’esclavage