L'Esclave Libre : Rompre avec
Autant en emporte le vent ? (1/2)

- Pour regarder la bande-annonce de L'Esclave libre (1957)
Une série présentée par Antoine Guégan
Dès le générique de début de L’Esclave libre (Band of Angels) de Raoul Walsh (Warner Bros., 1957), le Vieux Sud retrouve toutes ses couleurs. Des cartons de laine tissée montrant des vues du Sud profond (une rue de La Nouvelle-Orléans, un vapeur dans un méandre du Mississippi, une vaste demeure au cœur d’une plantation) défilent à l’écran en fondus-enchaînés ; en surimpression, usant du procédé WarnerColor, les noms des acteurs apparaissent dans un lettrage rouge-orangé ; enfin, la musique symphonique de Max Steiner – déjà compositeur de Autant en emporte le vent – est immédiatement identifiable. Tous ces éléments inscrivent L’Esclave libre dans l’héritage iconographique de son prédécesseur. Seule exception à la tradition et preuve d’une certaine modernité, la voix de la chanteuse de jazz Sarah Vaughan se fait entendre.
Rupture brutale, après un dernier carton situant l’intrigue à la plantation Starrwood dans le Kentucky en 1853, le film débute in media res par une course-poursuite. S’ouvrant sur plan large montrant des chiens de Saint-Hubert poursuivant des fugitifs hors-champ. Dès les premiers plans, le spectateur est confronté à la brutalité de l’esclavage. Trouvant refuge dans une ancienne case, les esclavisés tentent d’échapper à leurs poursuivants. Cette habitation délabrée, laissée à l’abandon depuis de nombreuses années, est tout aussi surprenante puisqu’elle symbolise le déclin de l’esclavage, la chute d’une plantation probablement ruinée par une surexploitation des terres.
Capturés, les esclavisés sont alors ramenés auprès du maître. Tant elle diffère des paysages environnants, la plantation Starrwood semble être située dans un autre univers. Les arbres sont foisonnants de feuilles d’un vert intense, l’herbe est grasse, des fleurs sont visibles. Un panoramique dévoile la vaste maison de maître. Tourné à l’extérieur des studios dans d’anciennes plantations de Louisiane, L’Esclave libre ne fait pas usage des matte paintings – sorte de fresques en trompe-l’œil, procédé technique utilisé dans Autant en emporte le vent afin de renforcer la puissance et la majesté du domaine de Tara et de Twelve Oaks. Dans sa volonté de reproduire le plus fidèlement possible la Louisiane du milieu du XIXe siècle, par les décors et la photographie, Walsh transmet au film un sentiment d’authenticité. Marqués par un réalisme accru, le choix de Walsh ne l’éloigne pas pour autant du Vieux Sud romantique. N’ayant jamais agi de la sorte, le maître des lieux refuse que les chasseurs fouettent les fugitifs. L’absence de violence physique rompt avec l’impression de brutalité émanant des premiers plans. En faisant basculer le film d’une critique surprenante de l’esclavage vers une œuvre s’inscrivant dans l’héritage du mythe Autant en emporte le vent, dans une même séquence, Walsh montre toute la difficulté de renouveler le genre.
Avant d’être un film, L’Esclave libre est un roman de Robert Penn Warren. Loin d’un Vieux Sud idéalisé, le roman souligne les divisions profondes qui régnaient dans cette région. Ainsi Amantha Starr (Manty) élevée comme une Belle du Sud mais aux idées abolitionnistes, apprend à la mort de son père que sa mère était une esclavisée. La sanction est immédiate, la règle de l’unique goutte de sang fait qu’elle est vendue dans un marché de La Nouvelle-Orléans à Hamish Bond, un riche propriétaire. De cet achat naît une relation amoureuse ambiguë puisque reposant sur le principe de la propriété. Quand la Warner acquiert les droits d’adaptation, les scénaristes John Twist, Ivan Goff et Ben Roberts modifient le script afin que l’héritage selznickien soit plus marqué et de diminuer la charge critique du texte. La principale modification réside dans la réécriture de la fin, qui célèbre l’amour passionnel entre Manty (Yvonne De Carlo) et Hamish (Clark Gable), une relation d’autant plus complexe qu’elle s’articule autour d’un sujet tabou majeur à Hollywood à l’époque : la représentation de la « miscégénation », un euphémisme alors utilisé désignant les relations interraciales mais qui renvoie, dans le cas de l’esclavage, au viol des femmes noires par les maîtres blancs.
Lors de la sortie en salles de L’Esclave libre en 1957, le pouvoir d’action de la censure s’était considérablement réduit. La nouvelle version du code se veut plus moderne par la suppression de tous les interdits raciaux dont ceux relatifs aux scènes de « miscégénation ». Sans surprise, la Warner profite de cette situation pour mettre en avant une relation sulfureuse, transgressive et contradictoire. Mais loin de renouveler les représentations, L’Esclave libre s’ancre dans une vision nostalgique du Vieux Sud. Le film transforme la fin pour célébrer le choix de Manty, une femme réduite en esclavage, qui décide de rester fidèle en amour à Hamish, son maître. Le choix d’attribuer le rôle de Manty à Yvonne De Carlo illustre une volonté de jouer avec la transgression tout en évitant de choquer le public par un couple métisse à l’écran. Confier le rôle d’Hamish Bond à Clark Gable évoque immédiatement le couple formé par Scarlett et Rhett dans Autant en emporte le vent.
La séquence de la vente aux enchères incarne ces hésitations constantes. Avant même de pénétrer dans la salle des ventes, la voix du commissaire-priseur et des coups de marteau se font entendre. Une fois à l’intérieur, le regard se pose sur le corps d’un esclavisé torse-nu debout sur l’estrade. La composition musicale de Max Steiner est ici absente. En faisant taire Steiner, Walsh ne laisse entendre que les voix des enchérisseurs, du commissaire-priseur au marteau sonore et le bruit des pas des esclavisés qui s’époumonent en courant dans la salle afin de prouver leur bonne santé. L’horreur de l’esclavage doit se passer de musique. La fiction laisse la place à un réalisme marqué.
Un raccord dans l’axe dévoile Manty en train d’attendre son tour. Lorsqu’elle monte sur l’estrade, le commissaire-priseur fait tomber le drap. Les champs-contrechamps se répondent en resserrant de plus en plus sur les hommes de l’assemblée. Un acheteur à l’accent français se lève pour inspecter le corps de Manty. Lorsque, hors-champ, une voix masculine fait irruption pour proposer une offre à 5000 dollars. Filmé de dos, traversant la salle au milieu de la foule des acheteurs qui s’écartent sur son passage, avant qu’un plan rapproché ne dévoile son identité : c’est Hamish Bond. Face au Créole à l’accent français, décrit comme un homme vicieux souhaitant violer Manty, Hamish apparaît comme un homme porteur des valeurs aristocratiques du Vieux Sud. Un dernier panoramique accompagne Hamish et Manty sortant de la salle de vente alors que la musique de Max Steiner se fait à nouveau entendre : le danger est écarté. Cette séquence cristallise les contradictions de L’Esclave libre, partagé entre description d’une des pratiques les plus abjectes de l’asservissement et reconduction d’un imaginaire hérité de Gone With the Wind. Présenté comme son sauveur, c’est bel et bien Hamish Bond qui achète Manty pour sa seule beauté. C’est en jouant sur ce point précis, que la Warner défendra son film face aux menaces de boycott de la censure locale.
Dans l'épisode suivant, Antoine Guégan revient sur la sortie de L’Esclave libre et notamment les nombreuses négociations de la Warner afin d’éviter que le film soit censuré.
Pour en savoir plus
© Antoine Guégan / Fondation pour la mémoire de l’esclavage