Fuir pour survivre : Harriet et Gordon à l'épreuve d'Hollywood

  • Pour regarder la bande-annonce de Emancipation (2022)
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Rares sont les films hollywoodiens qui représentent de manière explicite la fuite d'esclavisés. Si cette question a trouvé un terrain plus favorable à la télévision, les grands studios hollywoodiens demeurent longtemps prudents, voire réticents, face à ce sujet. Mettre en scène une fuite implique presque nécessairement une résistance directe à l'oppression blanche et conduit souvent à représenter une violence susceptible de heurter le public, comme cela a été le cas avec Mandingo de Richard Fleischer (1975). Premier film à montrer de manière frontale la brutalité de l'esclavage, Mandingo est vivement attaqué par la critique étasunienne lors de sa sortie. A l'inverse, le Black Panther Party en souligne l'importance, voyant dans ce rejet même la preuve qu'il s'agit d'un film dérangeant pour l'establishment et qu'il touche un point particulièrement sensible de l'histoire et de l'imaginaire étasuniens.

 

Avec Harriet  de Kasi Lemmons (2019) et Emancipation d'Antoine Fuqua (2022), une inflexion semble néanmoins s'opérer. Ces deux films placent au coeur de leur récit des figures noires associées à la résistance à l'esclavage et choisissent d'articuler leur trajectoire autour du motif de la fugue. Harriet met en lumière Harriet Tubman (Cynthia Erivo), ancienne esclavisée devenue conductrice championne du chemin de fer clandestin, espionne au service de l'Union pendant la guerre de Sécession et l'une des première militante pour le suffrage féminin. Emancipation, pour sa part, s'inspire de la vie de "Whipped Peter" (Will Smith), parfois appelé Gordon, dont le dos scarifié, immortalisé par une photographie, The Scourged Back, devenue l'un des symboles les plus saisissants de la violence esclavagiste. Souhaitant rejoindre les lignes yankees, Gordon s'enfuit de la plantation, où il est détenu et traverse le bayou louisianais, un espace hostile et marécageux, pour rallier Bâton-Rouge, distante de plus de soixante kilomètres. Si ces films témoignent d'une volonté manifeste de rendre visibles des figures longtemps marginalisées par le cinéma hollywoodien, ils s'inscrivent néanmoins dans des cadres narratifs et esthétiques fortement codifiés.

 

Dans Emancipation, Antoine Fuqua choisit ainsi de s'éloigner de la photographie emblématique de "Whipped Peter" pour privilégier un récit centré sur une longue fuite à travers les marais de Louisiane. La traque menée par un chasseur d'esclaves sadique structure l'ensemble du film et multiplie les séquences de tension, rapprochant l'oeuvre des codes du cinéma de survie et du film d'action. Les affrontement spectaculaire et certaines séquences, comme le combat avec un alligator, transforment sa quête vers la liberté en une épreuve héroïque, au détriment de sa dimension historique et humaine. Ce basculement vers l'action s'accompagnent d'une personnalisation excessive de la violence : l'horreur du système esclavagiste se concentre présentées comme monstrueuses ou pathologiques. En procédant de la sorte, Emancipation atténue la responsabilité collective et institutionnelle de l’esclavage, réduisant ce système profondément enraciné à des comportements isolés et marginaux. En contrepoint, Peter apparaît comme un héros presque invincible, doté d’une force physique et morale hors du commun, ce qui fait de lui un être peu crédible.

 

Quant à Kasi Lemmons, elle adopte une démarche comparable dans Harriet. Afin de structurer le récit et de maintenir une tension dramatique constante, le film développe, voire invente certains personnages secondaires, inscrivant clairement Harriet dans les conventions narratives hollywoodiennes. Par exemple, le personnage de Gideon Brodess, fils fictif du dernier maître de Tubman, occupe une place centrale. Ayant grandi à ses côtés, Gideon est présenté comme nourrissant à son égard des sentiments mêlant attirance, désir et volonté de possession. La fuite de Tubman est alors vécue par lui non seulement comme une perte économique, mais aussi comme une atteinte à son autorité d’homme blanc. Sa détermination à la retrouver relève ainsi d’une logique de domination à la fois raciale et sexuelle, ce qui transforme la poursuite en une obsession. Ce choix narratif confère au récit une dimension fortement conflictuelle, mais déplace également l’attention vers une relation individualisée et dramatisée, au détriment d’une approche plus collective et historique de la résistance à l’asservissement. La course-poursuite qui en découle structure le film selon une dynamique proche du thriller et simplifie considérablement les enjeux : le temps consacré à Gideon se fait au détriment d’une exploration plus approfondie de l’engagement politique de Tubman et de son rôle après la guerre de Sécession, rapidement évoqués dans les derniers plans du film. La mise en scène participe pleinement à la mythification de Tubman. Harriet insiste sur ses visions, son intuition infaillible et sa capacité à toujours prendre la bonne décision, au point de lui conférer une dimension quasi surnaturelle, annonçant celle d’Emancipation. Une séquence de montage, accompagnée de la chanson Sinnerman de Nina Simone, condense en quelques instants les nombreux allers-retours qu’elle effectue pour libérer d’autres esclavisés. Procédé fréquent dans le cinéma hollywoodien d’action, ce montage évoque une forme de progression maîtrisée et tend à minimiser les dangers réels encourus, transformant une activité extrêmement risquée en un parcours héroïque apparemment sans faille. 

 

Dans les deux films, ces choix relèvent d’une logique commune : l’histoire de l’esclavage est racontée à travers des figures exceptionnelles, isolées, dont l’héroïsme individuel finit toujours par triompher. Ce modèle narratif, profondément ancré dans la tradition hollywoodienne, ne permet pas de renouveler les codes. Une telle tendance s’inscrit dans une histoire plus longue du cinéma hollywoodien, marquée par la mythification du Vieux Sud et par l’invisibilisation, voire la stéréotypisation, des Africains-Américains. Même lorsque certains films cherchent à corriger ces biais en mettant en avant des héros noirs, ils reprennent fréquemment des codes narratifs qui ont contribué à façonner une perception partielle et biaisée de l’histoire. La figure du héros « bigger than life », bien que valorisante, empêche ainsi de penser l’esclavage comme une expérience partagée par des millions d’individus et fondée sur des mécanismes collectifs de domination.

 

Harriet et Emancipation occupent dès lors une position ambivalente. Leur existence marque une avancée indéniable dans la visibilité des récits noirs au sein du cinéma dominant et témoigne d’une volonté de reconnaissance. Toutefois, en s’inscrivant dans des formes hollywoodiennes éprouvées, ils peinent à remettre en cause les mythes et les stéréotypes qu’ils prétendent interroger. Reprendre les mêmes codes pour raconter une autre histoire produit un effet paradoxal : loin de déconstruire l’imaginaire hérité du passé, cela contribue parfois à le reconduire sous des formes renouvelées.

 

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                © Antoine Guégan / Fondation pour la mémoire de l’esclavage
 

La série Esclavage & Cinéma