Blackkklansman
Spike Lee et la bataille des images
sur la mémoire raciale
Le 24 février 2019, lors de la 91e cérémonie des Oscars, Spike Lee quitte la salle, furieux : BlacKkKlansman (2018) n’a pas reçu l’Oscar du meilleur film, récompense finalement attribuée à Peter Farrelly pour Green Book (2018). Cette sorte de buddy movie historique met en scène un personnage blanc et un personnage noir que tout semble opposer ; le premier pouvant être lu comme une réincarnation du « sauveur blanc ».
Pour mieux comprendre la raison de sa colère, un retour en arrière s’avère nécessaire. Le 26 février 2012, l’assassinat de Trayvon Martin, un adolescent africain-américain, marque un tournant décisif dans la relance du mouvement des droits civiques, puisqu’elle conduit à la création du mouvement Black Lives Matter (BLM), alors qu’un suprémacisme blanc meurtrier renaît dans le pays. L’attentat perpétré par Dylann Roof, adepte de cette idéologie de haine, le 17 juin 2015, à Charleston (Caroline du Sud), donne une nouvelle dimension à ces tensions. Ce jour-là, Roof pénètre dans une église méthodiste africaine-américaine et ouvre le feu, provoquant la mort de neuf fidèles et en blessant un autre.
Ce crime de haine engendre de nombreuses réactions, dont la demande de déboulonner les statues à la gloire d’officiers confédérés qui ornent les villes du Sud. Dans ce contexte, en février 2017, le conseil municipal de Charlottesville (Virginie) vote pour retirer la statue de Stonewall Jackson (héros de l’armée confédérée) et renommer le Lee Park. Alimentée par la récente accession de Donald Trump à la Maison-Blanche pour son premier mandat (2016-2020), la controverse est telle que des groupuscules de l’alt-right, allant des néo-nazis aux suprémacistes blancs en passant par les néo-confédérés, organisent de nombreuses manifestations baptisées « Unite The Right Rally », au cours desquelles résonnent des slogans tels que « White lives matter », « You will not replace us » et « Jews will not replace us », exprimant leur crainte de devenir une minorité « raciale », ce qui pourrait être effectivement le cas en 2044. Face à ces marches aux flambeaux, la gauche radicale, antiraciste et antifasciste organise des contre-rassemblements. Craignant une explosion de violences, suite à des premiers affrontements, les autorités locales interdisent les manifestations, ce qui n’empêchera pas une tragédie : une voiture folle conduite par James Alexander Fields Jr., un suprémaciste blanc, fonce dans la foule, tuant la manifestante Heather D. Heyer et blessant 35 autres.
En plein tournage de BlacKkKlansman (40 Acres and a Mule Filmworks, Monkeypaw Productions, 2018), Spike Lee décide d’intégrer cet événement à son film. Racontant l’histoire de Ron Stallworth, le premier policier africain-américain de Colorado Springs (Colorado) qui a également infiltré le Ku Klux Klan, BlacKkKlansman est l’aboutissement d’une réflexion qui traverse de part en part le cinéma de Spike Lee : le pouvoir des images en mouvement sur la construction de la mémoire et l’identité étasunienne tout comme la nécessité de renverser les images caricaturales et racistes qui ont pu les alimenter.
Pour convaincre son public, Lee ouvre son film par la célèbre séquence de la gare d’Atlanta de Gone With the Wind (1939) et son mouvement de grue ascendant dévoilant les milliers de blessés au milieu desquels, à la recherche de son bien-aimé, Scarlett O’Hara déambule. Dans les plans suivants, Lee a mis au point un second dispositif astucieux. Mise en abyme parodiant les films de propagande des années 1950, cette séquence en noir et blanc présente un suprémaciste blanc (Alec Baldwin) exprimant avec virulence son opposition à la déségrégation scolaire. N’hésitant à multiplier les injures racistes et antisémites, ce personnage, rendu comique par son incapacité à maîtriser son texte et sa diction – manière de montrer que ces discours haineux ne sont qu’une construction qu’il faut s’efforcer d’apprendre –, évoque également le mythe de la menace que représenterait l’homme noir sur la femme blanche. Alors qu’il déverse son idéologie nauséabonde, Lee projette sur le visage du personnage des images d’archives entremêlées avec celles de la tristement célèbre séquence de course-poursuite entre Flora et Gus dans The Birth of a Nation (1915), scène qui a durablement introduit ce stéréotype. La chair et le cinéma ne font plus qu’un effet renforcé par le montage sonore qui sert de fil conducteur aux différents régimes d’images s’entrecroisant. Spike Lee démontre ainsi que, par leur succès et l’efficacité de leur mise en scène, des œuvres comme The Birth of a Nation et Gone With the Wind ont largement contribué à diffuser des représentations caricaturales et racistes, dont les effets se font encore sentir. Le spectateur est ainsi averti : notre perception du réel est façonnée par le cinéma.
À la fin de BlacKkKlansman (2018), alors que Ron Stallworth semble avoir démantelé la cellule locale du KKK, Lee déjoue les conventions du happy end hollywoodien. En guise d’épilogue, il insère les images réelles de l’attaque de Charlottesville (2017), soulignant avec force que ce qui est montré au cinéma n’est pas toujours affaire de fiction : le cinéma, par sa capacité à forger les imaginaires, engendre également la réalité. Ces derniers plans annulent l’effet d’enchantement propre au médium cinématographique : le KKK demeure actif, tout comme le racisme. En filigrane, un message se dessine : les actes isolés de Stallworth – cet individualisme propre au héros américain – ne suffisent pas ; seule une mobilisation collective permettra de lutter efficacement contre le racisme. En proposant un nouvel imaginaire où les héros et héroïnes africains-américains seraient aussi présents que leurs homologues blancs tout en déconstruisant la mécanique idéologique de quelques uns des plus grands classiques du cinéma états-unien, Lee ne propose pas de censurer ces films devenus problématiques mais de déconstruire un imaginaire hollywoodien fondé sur des stéréotypes raciaux profondément enracinés.
Héritier du modèle hollywoodien par son éducation (il a étudié le cinéma à la Tisch School of the Arts de New York) et sa culture, Lee intègre dans sa mise en scène une critique des stéréotypes du passé pour mieux s’en libérer. Grâce à son approche singulière, notamment à la façon dont il joue avec les conventions de la mise en scène hollywoodienne, Lee rappelle que les enjeux de la mémoire de l’esclavage et de sa représentation demeurent au cœur de l’identité étasunienne contemporaine.
Ce problème se pose avec une acuité particulière à la fin des années 2010, et le choix des Oscars 2019 est à cet égard éloquent. Face à BlacKkKlansman, Green Book, qui raconte l’amitié entre un pianiste noir, Don Shirley, et son chauffeur blanc, Tony Vallelonga, dans le Sud ségrégationniste des années 1960, prétend dénoncer le racisme tout en reconduisant un schéma dans lequel le Blanc reste le sujet moral central. En préférant cette œuvre au film de Spike Lee, l’Académie reconduit une économie narrative dans laquelle le salut du personnage noir passe par la bienveillance et la rédemption d’un personnage blanc. Cette dynamique renvoie directement aux représentations de l’esclavage dans lesquelles le « bon maître » ou le « bon Blanc » venait tempérer la violence du système, en incarnant une exception morale qui permettait de ne pas remettre en cause l’ordre global.
Le geste de Lee aux Oscars 2019, en refusant ce retour à un schéma narratif usé, rappelle que la bataille pour la représentation des Noirs au cinéma est aussi une bataille pour la possibilité d’une subjectivité africaine-américaine autonome qui ne serait pas obligée, pour s’exprimer, de systématiquement passer à travers le regard de la majorité blanche, comme dans Green Book.
© Antoine Guégan / Fondation pour la mémoire de l’esclavage
