Louisy Mathieu – Un Nouveau Libre à l’Assemblée
Louisy Mathieu (1817-1874) est un député français guadeloupéen, né dans les chaînes de l’esclavage et qui a été élu en 1848 par les électeurs de Guadeloupe quelques mois après avoir accédé à la liberté à la suite de la deuxième abolition de l’esclavage.
Louisy Mathieu naît à Basse-Terre en Guadeloupe le 17 juin 1817. Les années qui le mènent jusqu’au tournant que marque l’abolition de l’esclavage du 27 avril 1848 (effective le 27 mai 1848 en Guadeloupe, après que le soulèvement de Martinique a accéléré la mise en application de l’abolition dans les Antilles françaises) restent peu connues des historiens. Comme pour la plupart des esclaves, les sources disponibles ne permettent pas de retracer avec précision les parcours de ces hommes et de ces femmes. Quelques écrits, néanmoins, en font un ouvrier typographe de Pointe-à-Pitre.
Louisy Mathieu apparaît dans les archives alors qu’il est âgé de 30 ans, et que son histoire personnelle rencontre celle de la Seconde République et de ses institutions. L’époque électorale qui s’ouvre dans les colonies après l’abolition est à la formation d’alliances politiques susceptibles de rassembler le plus de voix d’électeurs possibles. « La France écoutera mieux un candidat de couleur plaidant pour l’organisation du travail, le dégrèvement des sucres, l’indemnité » pense alors le Guadeloupéen Louis Darasse, membre du club La Concorde de Pointe-à-Pitre où notables blancs et de couleur imaginent la nouvelle société politique née de l’abolition. Des listes communes sont ainsi établies.
Louisy Mathieu apparaît comme l’homme idéal. Il est peu connu et tout récemment affranchi de l’esclavage. Il est, pense-t-on, facilement manipulable. Aussi est-t-il choisi pour incarner l’idée de fusion et de réconciliation recherchée dans la colonie, ce qui lui vaudra d’être parfois considéré par les historiens plus comme un faire-valoir, symbole des choix politiques du Gouvernement provisoire qu’une incarnation véritable de l’émancipation du peuple.
L’apparente inexpérience politique de Louisy Mathieu ne l’empêche pourtant pas d’avoir des convictions, et de les exprimer. D’ailleurs, certaines d’entre elles irritent particulièrement les colons. En juillet 1848, l’ancien esclave fait savoir « qu’en tant que noir, il ne peut demander qu’un dédommagement pour les maîtres, puisque ne reconnaissant pas la légitimité de la possession de l’homme par l’homme ».
En août 1848, les trois élus titulaires de Guadeloupe sont Victor Schoelcher, François Auguste Perrinon et Charles Dain, Louisy Mathieu et le militant abolitionniste valenciennois Henri Wallon étant suppléants. La Martinique a élu Cyrille Bissette, Pierre Pory-Popy et Victor Schoelcher, qui s’était présenté dans les deux colonies. Ce dernier ayant choisi de représenter la Martinique à l’Assemblée Nationale, son désistement en Guadeloupe permet à Louisy Mathieu de devenir le représentant titulaire de la colonie.
A la Chambre, l’arrivée de Louisy Mathieu fait sensation : les parlementaires et les Parisiens découvrent cet homme noir élégamment vêtu, représentant du territoire lointain où il était né, et qui pourtant jusqu’à l’abolition n’avait connu que l’esclavage. La presse décrit son entrée dans la « salle de carton » où siégeaient les 900 députés entre 1848 et 1851, un événement sur lequel Alexandre Dumas lui-même reviendra le 1er mars 1849 dans son journal Le Mois.
Son activité en tant que parlementaire est discrète mais pas insignifiante. Son principal fait d’arme est l’unique discours qu’il prononce à la tribune de l’Assemblée nationale, le 1er décembre 1848, dans lequel il déclare : « Jamais encore un noir n’avait obtenu de parler dans une chambre française. […] On ne saurait exprimer l’étonnement qui s’empare de l’auditoire à la vue du représentant nègre ». Il assure ses collègues représentants de la volonté de travail et de calme social des affranchis et, parce qu’il a connu l’esclavage dans sa chair, il demande dans le même temps une organisation du travail dénuée de tout caractère coercitif susceptible de rappeler le régime esclavagiste.
Il se mobilise également pour le développement de l’instruction publique dans les colonies, contre un projet de loi électorale autorisant le vote dans les colonies des militaires stationnés sur place, et participe en avril 1849 aux débats sur la loi d’indemnisation des colons. Quelques jours plus tard, il est arrêté par la police parisienne qui réprime les attroupements dans la capitale ; malgré sa médaille de député, il reste retenu toute la nuit à la préfecture de police.
Lors des élections législatives de mai 1849, il se représente, au nom de la défense des intérêts des colonies qu’il affirme incarner par ses origines mêmes (« l’aspect de mon visage à l’Assemblée législative, sera, je puis le dire, la représentation vivante des Colonies », écrit-il dans sa profession de foi), mais il est battu. Accusé de haïr les Blancs et les colons, il s’en défend par plusieurs démentis dans les journaux, prônant l’apaisement alors que la vie politique en Guadeloupe et en Martinique est marquée par des affrontements intenses. En 1850, dans une lettre adressée au rédacteur en chef du journal National, Louisy Mathieu s’exprime au nom de « tous les nègres honnêtes », « avec tout l’amour qu’un nègre peut avoir pour ses frères mulâtres » et pour « tous les blancs honnêtes ».
S’il est élu conseiller municipal de Pointe-à-Pitre en 1850, il ne trouve pas de travail et sombre dans la misère. En 1860, après avoir longtemps plaidé sa cause auprès du gouvernement colonial et de Napoléon III, il finit par obtenir un poste de gardien des quais à Pointe-à-Pitre, où il s’éteindra le 4 novembre 1874.
Le 12 mai 2026, la présidente de l’Assemblée Nationale a rendu un hommage particulier à Louisy Mathieu, en inaugurant dans la cour d’honneur du Palais Bourbon une plaque à son nom, installée à l’endroit où il siégeait dans la « salle en carton » de 1848, ainsi qu’un panneau explicatif reproduisant un portrait du député qui incarna alors les 240 000 nouveaux libres émancipés par la 2ème République.
Sources d'informations
Pour en savoir plus :
- Sainton Jean-Pierre, « De l’état d’esclave à ‘l’état de citoyen’. Modalité du passage de l’esclavage à la citoyenneté aux Antilles françaises sous la Seconde République (1848-1850) », Outre-Mers. Revue d’histoire. Tome 90, 2003, n°338-339, p.47-82.
- Mathieu Louisy, « Lettre à M. le rédacteur en chef du National », Pointe-à-Pitre, 28 octobre 1850, dans Schoelcher Victor, 1851, Protestations des citoyens française nègres et mulâtres contre des accusations calomnieuses, Paris, De Soye et Ce. Archives de l’Assemblée nationale, Base de données des députés français depuis 1789, [Disponible en ligne]
- Tréhet Isabelle, Louisy Mathieu, un homme libre à l’Assemblée, BNF/Gallica, 18 décembre 2024; avec de nombreux liens vers des documents d’archives en ligne consultables sur Gallica.
- Cérémonie du 12 mai 2026 à l’Assemblée Nationale