Ragga et esclavage :
quand la jeunesse de la caraïbe francophone
se saisit de la musique jamaïcaine
pour faire mémoire

  • Cale de bateau de Metal Sound
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Le raggamuffin est une forme simplifiée du reggae originel qui apparaît à la Jamaïque à la fin des années 1970, aussi dénommée dancehall à partir des années 1980. Le terme raggamuffin désigne en patois jamaïcain un sorte d’individu marginal-débrouillard et honnête. Le genre musical devient un phénomène mondial entre les années 1980-1990 grâce à des artistes comme Sister Nancy, Shabba Ranks, Patra et Buju Banton qui deviennent des stars internationales.

La Guadeloupe et la Martinique, déjà imprégnées du reggae, n’échappent pas à cette vague et dès la fin des années 1980 le genre musical est adopté et investit par les adolescents et adolescentes et les jeunes adultes. Aux Antilles la génération ragga est celle qui suit la génération Kassav’. Elle a été nourrie au zouk et s’affirme en se distinguant de celle qui la précède au moyen du genre musical venu d’une île « voisine » de la Caraïbe. Cette nouvelle musique est tellement appréciée par le jeune public qu’elle devient, après le zouk, le second genre le plus représenté dans les médias.

Dans un entretien donnée en 2020 au média Loxymore, le militant culturel et artiste Jimmy Bro explique comment les Sound System (soirées sonorisées avec DJ et MC) et la scène Underground (circuits alternatifs) ont été des écoles pour les jeunes Antillais. C’est Jimmy Bro qui dans le courant des années 1990 en Guadeloupe encourage le développement de cette culture déjà bien vive en Hexagone, notamment en région parisienne, grâce à la diaspora antillaise et africaine. Il créé le Karukera Sound System (KSS), qui fait émerger tous les jeunes artistes du raggamuffin/dancehall guadeloupéen. Il s’allie à Don Miguel qui est son homologue en Martinique, mais aussi avec les Sound System des îles voisines. Les fruits du KSS émergent à la fin des années 1998, mais la Martinique tient le haut du pavé entre la fin des années 1980 et le début des années 1990.

Dans les années 1990, des groupes et des chanteurs martiniquais comme Métal Sound, MC Janik, Daddy Morry, ABM, Little Yanis (qui deviendra Yanis Odua), Straïka D, Ruff Nèg et d’autres interprètent deux grands types de chansons. D’abord les festives pour s’amuser. Et les sons dits « conscients » qui traitent de l’actualité, de thématiques sociales, politiques ou raciales. A l’époque les préoccupations des jeunes sont la drogue, l’accès à l’emploi et le virus du VIH-SIDA. Ils s’intéressent aussi à l’histoire des Antilles, à l’esclavage et au colonialisme. Un soin particulier est accordé aux chansons valorisant les personnes noires comme « Man nwê » ou « Pa wont’ coulè-ou » du groupe Metal Sound. Dans ces morceaux la couleur de la peau devient un drapeau revendiqué par une jeunesse pour qui l’histoire de la traite et de l’esclavage prouve la bravoure de leurs ancêtres. Marcus Garvey, Aimé Césaire, Malcolm X, Frantz Fanon, Martin Luther King, Eugène Mona, et Nelson Mandela sont des héritiers et des modèles de la fierté noire que ces chanteurs citent régulièrement. Ils chantent aussi la mémoire de la traite et de l’esclavage en s’attaquant au système esclavagiste.

« Cale de bateau »

Metal Sound est un groupe de ragga créé au début des années 1990 et formé par Skanky, Prince Radikal, Guyal MC, Mick Michel et Cultuafree. C’est Prince Radikal, de son état civil Judes Duboyer, qui écrit « Cale de bateau ». Le chanteur, né en 1968, a grandi avec sa grand-mère qui lui a toujours dit et répété « Nou sé kongo » (nous sommes des Kongo). A l’âge de 16 ans il devient panafricain et l’ouvrage Marcus Garvey, un homme et sa pensée devient sa « bible ». C’est ce qui le pousse à écrire une chanson rendant hommage à ses ancêtres « kongo ».

« Ils m'ont mis dans une cale de bateau. Ils m'ont battu marqué au fer chaud. Des choses qu'on fait pas aux animaux jusqu'à qu’il me reste les os et la peau. 
Ils m'ont fait un lavage de cerveau. Ils m'ont fait une histoire, un tableau. Jusqu'à même perdre mes biens ancestraux. Où suis-je ? je peux le crier bien haut […]Quatre cents ans, mais pas quatre ans, à être le produit des commerçants. L'échange de ces épices sans aucune valeur. Sans aucun honneur ils m'ont fait une histoire d'horreur. […] »

Dans ce récit de la traversée, Radikal prête sa voix à celle d’un homme esclavisé, dans ses propos ses ancêtres se « réincarnent » en lui symboliquement le temps d’un morceau. Il évoque les violences psychologiques et physiques. Il va même jusqu’à comparer les 400 ans de traite et d’esclavage aux « 4 ans » de la Shoah, qu’il réduit à une période allant de 1941 à 1945.

« Crime »

MC Janik considère que c’est le reggae, les contes et légendes martiniquais qui ont joué un rôle déterminant dans son « éveil » sur l’histoire de la traite et de l’esclavage. Pour lui les histoires et expressions créoles qui renvoient à l’esclavage sont trop subtiles et tout ceci « fait plus partie du refoulé ». Il prend conscience de cette histoire « vers l’âge de 12-13 ans » quand il reçoit en cadeau un album de Bob Marley. Pour lui le reggae a conscientisé ce à quoi il avait été sensibilisé enfant lors d’un un atelier Chimen libètè (Chemin de liberté) organisé par l’association de militantisme culturel An Lot Chimen Pou La Jénès (un autre chemin pour la jeunesse).  C’est dans cette éducation, liée à son cheminement personnel, qu’il puise pour écrire « Crime » à l’aube des commémorations de 1998. Dans cette chanson il désigne la traite, l’esclavage et le colonialisme comme un « crime contre l’humanité ».

« Partout dans le nord il y a des gens du sud souvent pour eux la vie et rude ! 
Je parle de l'or et de l'argent qu'ils nous ont volé. Les diamants on ne va pas les mentionner. Par bateaux entiers ils nous ont transportés, maintenant j'entends parler de charité. Je parle des mines d'Amérique qu’ils ont exploitées. De toutes les richesses qu’ils ont exportées. Pour ça le sang des Indiens sûr et certain a dû couler. Hier, ils exterminaient aujourd'hui ils veulent juger
On parle de crime contre l’humanité, mais si vraiment les victimes étaient remboursées. Tous les Antillais seraient parés. On parle de crime contre l’humanité, mais si vraiment les victimes étaient indemnisées. Tous les immigrés seraient parés ! »

« Crime » est une grande fresque historique qui débute avec la colonisation des Amériques, le génocide des peuples autochtones, la mise en place de la société esclavagiste avec la traite, l’esclavage, l’après abolition et enfin la colonisation en Afrique et en Asie. Il parle des maux causés par ces mécanismes de domination, des maux qui subsistent encore au moment où il écrit sa chanson. Il aborde la thématique du narcotrafic, de la pauvreté des pays du Sud et du rôle que les pays du Nord jouent dans le maintien de ce système violent. Pour le chanteur il s’agit d’un « crime contre l’humanité » qui a commencé il y a 400 ans et qui demeure en 1998.    

Le ragga de Guadeloupe et de Martinique se saisit de l’histoire de la traite et de l’esclavage via le reggae et donc au travers d’un prisme panafricain. La mémoire de l’esclavage qu’elle exprime est différente de celle de la génération précédente, celle du zouk, qui elle n’avait qu’un seul objectif: la rendre audible et visible pour le monde entier. Comme dans «Anba chenn’ la» de Kassav’. Dans la dancehall des années 1990 les Caribéens et Caribéennes francophones font le pont entre leur époque et celle de la société esclavagiste et coloniale. La mémoire qu’ils et elles revendiquent s’inscrit dans une sorte de continuum et ce entre autres à cause du racisme ordinaire. Comme MC Janik quand il chante :

« Quand ils parlent d'esclavage ils disent 400 ans ça a duré, mais nous-mêmes on sait que c'est en train de continuer. Ils disent que le crack est contrôlé par les Antillais mais la cocaïne, ce n'est pas nous qui l'avons inventée. Ils disent qu'on est brutaux violents toujours prêts à lutter mais ce n'est pas notre faute man, ils nous y ont habitués. 60 millions d'Africains man ont été enlevés presque autant tués avec ça faut pas plaisanter… nan »

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