Little Sénégal : Une mémoire en rupture

- Pour regarder la bande-annonce de Little Sénégal (2001)
À l’occasion de la 5e édition du festival Esclavage & Cinéma, qui se tiendra le samedi 16 mai 2026 au musée du quai Branly – Jacques Chirac, Antoine Guégan vous invite à découvrir un texte consacré à Little Sénégal de Rachid Bouchareb, film de clôture de cette édition, qui interroge avec justesse les héritages et les fractures de la mémoire de l’esclavage.
Sorti en salles en 2001, Little Sénégal est le quatrième long-métrage de Rachid Bouchareb. À travers le parcours d’Alloune (Sotigui Kouyaté), guide à la Maison des Esclaves de Gorée, le film déplace la question de l’esclavage vers celle de ses héritages mémoriels et de leurs discontinuités. Parti de Charleston (Caroline du Sud), port où furent débarqués ses ancêtres, Alloune consulte les archives afin de retrouver les descendants d’un aïeul vendu comme esclavisé, une quête généalogique qui le conduit jusqu’à New York, dans l’espoir de renouer des liens familiaux avec Ida Robison (Sharon Hope).
Avec une grande justesse, Bouchareb mêle les pistes où la fiction croise le réel. L’enquête d’Alloune s’appuie sur des archives authentiques montrés en inserts, traverse des lieux historiques et symboliques majeurs et intègre des historiens, archivistes et descendants esclavagistes étasuniens jouant leur propre rôle. Le film réemploient également des images d’actualité télévisées, notamment celles du meurtre d’Amadou Diallo, un immigré guinéen et libérien abattu sans raison par la police de New York par quarante-et-un coups de feu. Loin de diluer l’intrigue, ces irruptions du réel inscrivent la mémoire de l’esclavage dans une continuité de violences raciales contemporaines et renforcent le fossé qui sépare désormais Africains-Américains et Africains.
Cette méthode renvoie directement à la découverte faite par Bouchareb et son co-scénariste Olivier Lorelle lors de leurs repérages à New York, lorsqu’ils prennent conscience de la réalité du quartier de « Little Sénégal », à Harlem, et du racisme auquel ses habitants sont confrontés, réalité qu’ils ignoraient jusque-là. Le film met ainsi en lumière une forme de racisme émanant des Africains-Américains eux-mêmes, qui considèrent les Africains comme de véritables étrangers, avec lesquels ils estiment ne rien partager. Loin d’une solidarité diasporique supposée, cette situation révèle l’ampleur de la fracture produite par l’histoire de l’esclavage et la manière dont celle-ci continue de structurer les relations sociales au présent. La démarche de Bouchareb consiste précisément à intégrer au scénario les conditions mêmes du tournage et les rencontres effectuées sur place. Comme il le formule lui-même : « Ce que vous voyez dans le film, c’est aussi la rencontre entre des acteurs africains et américains. C’est ce qui fait la vérité du film. » De même, les personnages rencontrés dans la première partie du film, de Gorée à la Caroline du Sud, ne relèvent pas de la fiction : « Les gens qu’Alloune rencontre […] ne sont pas des acteurs. Ce sont les vraies personnes que j’ai moi-même rencontrées quand j’ai mené mes recherches préparatoires. » Au début du film, face à la Porte du non-retour de Gorée, les larmes versées par les deux Africaines-Américaines dans la Maison des Esclaves sont ainsi authentiques, saisies dans l’instant d’une confrontation directe avec le lieu et son histoire.
C’est dans ce dispositif hybride que s’impose la figure d’Alloune, passeur de l’Histoire. Contrairement à Sankofa de Haile Gerima, où la reconnexion au passé passe par le surnaturel et la réincarnation de l’héroïne Mona, Little Sénégal évite toute dimension fantastique. La transmission s’y opère par une figure humaine, confrontée au présent. Le refus d’Ida de connaître l’histoire de sa famille et son rejet de l’héritage africain disent moins une ignorance qu’un rapport conflictuel à une mémoire devenue insupportable. Cette fonction de passeur trouve un écho direct dans le parcours de Sotigui Kouyaté (1936-2010), figure centrale du film. Descendant de la grande lignée des Kouyaté, griots de l’ancien empire mandingue, il inscrit sa présence à l’écran dans une tradition où le griot occupe une position singulière : dépositaire d’une mémoire exclusivement orale, il est à la fois généalogiste, maître de la parole, gardien des traditions, médiateur social et passeur entre les vivants et les morts. Cette fonction excède le simple récit pour relever d’un rôle symbolique et politique. En articulant faits historiques et invention narrative — comme le fait le film lui-même — le griot agit sur l’imaginaire collectif afin de redonner sens à un monde fragmenté. Little Sénégal trouve précisément sa force dans cette adéquation étroite entre Alloune et son interprète. Sotigui Kouyaté ne se contente pas d’incarner un rôle : il habite le personnage, lui prêtant ses fonctions de médiateur, de gardien de la mémoire et de généalogiste, en un mot, son rôle de transmission.
Face à la difficulté persistante du cinéma français à représenter l’esclavage, Rachid Bouchareb, en opérant un déplacement géographique, parvient à interroger une histoire profondément fragmentée. Les Blancs y sont largement absents alors même que leur responsabilité historique est totale. Little Sénégal ne montre pas la violence spectaculaire de la plantation ; il s’attache aux effets durables de cette histoire, à la marginalisation persistante des Africains-Américains dans une société qui ne les a jamais pleinement intégrés. Les peurs, les frustrations et les colères héritées de cette exclusion se retournent alors, dans le film et la réalité, contre les Africains eux-mêmes.
Alloune ne parvient précisément pas à réconcilier les deux branches de sa famille, et cet échec donne au film sa portée critique. Figure de transmission et de médiation, il se heurte à un présent saturé de blessures non résolues, où l’histoire de l’esclavage n’a pas produit une mémoire commune mais des trajectoires disjointes. Son incapacité à réparer la rupture familiale renvoie à l’impossibilité plus large de refermer la fracture atlantique. Le passage du milieu apparaît ainsi comme une coupure irréversible, ayant littéralement et symboliquement brisé la continuité familiale. Loin de toute réparation symbolique, Little Sénégal expose les limites de la mémoire et de la transmission face à un traumatisme historique dont les effets continuent de structurer le présent. Pour Rachid Bouchareb, il ne s’agit ni de proposer des solutions, ni de désigner les responsables et coupables, mais de rendre visibles les lignes de fracture d’un présent hérité de l’histoire. Le film laisse toutefois apparaître, aux Etats-Unis, en creux une rupture profonde de la mémoire de l’esclavage et du lien avec l’Afrique, conséquence d’un récit national et d’une mémoire collective qui ont longtemps relégué cette histoire à la marge. Si la situation n’est plus tout à fait la même, l’actualité récente, sous l’égide de Trump – qui entend remettre en cause la représentation critique de l’esclavage dans l’histoire des États-Unis – rappelle combien cette mémoire demeure fragile et exposée à de nouvelles tentatives d’effacement.
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© Antoine Guégan / Fondation pour la mémoire de l’esclavage