« La Marseillaise Noire »
de Lamartine à Thamar en passant par La Viny 

Né en 1933 le musicien, auteur et compositeur guadeloupéen Gérard La Viny (de son vrai nom Labiny) devient à la fin des années 1950 « l’ambassadeur des Antilles » - ou « l’ambassadeur de la biguine » - en Hexagone et en particulier à Paris. L’interprète de « Sans chemise et sans pantalon » collabore avec Boris Vian, Marcel Camus, Henri Salvador, et d’autres. Il écrit et compose un peu plus d’une centaine de chansons dont certaines font partie des classiques de la chanson française et de la chanson antillaise. C’est pourquoi en 1998, le martiniquais et, chanteur soliste du groupe Malavoi, Ralph Thamar décide de mettre à l’honneur La Viny alors âgé de 65 ans. A l’époque Thamar est un chanteur expérimenté, connu et aimé du public et il considère que les œuvres du Guadeloupéen comme faisant partie intégrante de la culture antillaise. Cette collaboration avec Gérard La Viny qu’il estime beaucoup est pour lui un moment important dans sa carrière.

Les deux hommes collaborent et Thamar interprète à sa façon et avec brio les plus grands tubes de La Viny qui sont pour l’occasion presser sur un album intitulé La Marseillaise Noire. Sur l’album comprenant douze titres se trouvent une adaptation musicale du poème du poète et homme politique français Alphonse de Lamartine (1790-1869) : La Marseillaise noire. Pour rappel, en tant que membre du gouvernement provisoire de la Deuxième République lors de la Révolution de 1848, Lamartine est l’un des signataires du décret du 27 avril 1848 pour l’abolition définitive de l’esclavage.  Pour La Viny et Thamar cette reprise est un « hymne afro-caribéen » comme ils l’écrivent sur le livret du CD.

L’hymne est introduit par une section de cuivres qui exécute le thème d’une manière complètement inédite. Il est difficile pour l’auditeur de reconnaître les premiers accords de l’hymne national français. Ralph Thamar commence son interprétation sur un mode piano-voix dégageant une atmosphère empreinte de dignité. Ils sont rejoints par les cuivres en sourdine et un chœur qui fredonne un arrangement mettant en valeur le texte chanté par le lead. C’est sur le pont que des percussions (notamment des tambours) et des voix font entendre des sonorités afro-caribéennes. Puis, sur les dernières strophes le chœur, les cuivres et les percussions retentissent donnant à la chanson une orchestration solennelle et magistrale.  Selon ce que Ralph Thamar et Eddy La Viny (fils de Gérard La Viny) ont pu nous confier : Gérard La Viny a gardé pendant plusieurs années le texte de la chanson qu’il avait « découvert […] dans la bibliothèque » en lisant Lamartine. Il souhaitait en faire un arrangement afin qu’elle soit diffusée et que ses compatriotes découvrent « la force et l’importance » de ce texte. En effet, en 1850 Lamartine publie une pièce de théâtre hommage au général Toussaint Louverture. Dans Toussaint Louverture : poème dramatique l’abolitionniste écrit l’histoire du général haïtien mais aussi celle des populations esclavisées. Il dépeint leurs conditions de vie, leurs luttes, leurs révoltes, ainsi que la guerre. Dans la première scène du premier acte de la pièce Samuel, « l’instituteur des noirs », apprend à un groupe d’« enfants noirs, mulâtres et blancs » « La Marseillaise noire » :

“ Enfants des noirs, proscrits du monde,
Pauvre chair changée en troupeau,
Qui de vous-même, race immonde,
Portez le deuil sur votre peau!
Relevez du sol votre tête,
Osez retrouver en tout lieu
Des femmes, des enfants, un Dieu:
Le nom d'homme est votre conquête!
REFRAIN: Offrons à la concorde, offrons les maux soufferts,
Ouvrons (ouvrons) aux blancs amis nos bras libres de fers.
Un cri, de l'Europe au tropique,
Dont deux mondes sont les échos,
A fait au nom de République
Là des hommes, là des héros.
L'esclave enfin dans sa mémoire
Épèle un mot libérateur,
Le tyran devient rédempteur:
Enfants, Dieu seul a la victoire! […] ”

Dans sa reprise, Gérard La Viny, ne mobilise qu’une partie des couplets de Lamartine et écrit un tout nouveau refrain. S’il rend hommage au « cœur de Schoelcher » et aux « mots de Lamartine » il choisit de rendre « gloire à nos [ses] aïeux » qui sont pour lui des « esclaves victorieux ». Il hisse au même rang d’honneur les abolitionnistes et les esclavisés qui se sont battus pour leur liberté. « L’ambassadeur de la biguine » transforme le titre de l’œuvre de l’homme politique « La Marseillaise noire » en épiphore, en répétant l’expression en fin de strophe. Il souligne ainsi le fait que sa réinterprétation est une mise en valeur des personnes noires et donc qu’elle possède un caractère. De ce fait il renforce l’ensemble du propos de la chanson et prend même la liberté de mettre une majuscule au qualificatif « Noire ».

« La liberté partout est belle, conquise par des droits vainqueurs. Mais le sang, qui coule pour elle, tâche les sillons et les cœurs. La France à nos droits légitimes prête ses propres pavillons. Nous n’aurons dans nos sillons à cacher les os des victimes. 
Le cœur de Schoelcher, les mots de Lamartine ont écrit notre histoire : La Marseillaise Noire ! 
Gloire à nos aïeux, esclaves victorieux, chantons tous notre victoire : La Marseillaise Noire ! L’esclave enfin dans sa mémoire épelle un mot libérateur, le tyran devient rédempteur. Enfants Dieu seul à la victoire ! Gloire à nos aïeux, esclaves victorieux chantons tous notre victoire : La Marseillaise Noire !»

Pour Ralph Thamar, il est évident que cette mise en musique du texte d’Alphonse de Lamartine, à l’aube des commémorations de 1998, aurait dû susciter un vif intérêt auprès du public, des médias et des institutions locales et nationales. Avec Gérard La Viny ils ont pensé « La Marseillaise Noire » comme un hymne commémoratif permettant d’honorer les ancêtres esclavisés qui ont conquis leur liberté. Ceci explique pourquoi l’orchestration est aussi soignée et pensée comme une rencontre entre la musique classique européenne et les musiques afro-caribéennes. Malgré son souhait et son implication le chanteur doit se rendre à l’évidence quand il comprend que la chanson est loin de rencontrer le succès escompté. « Ça ne s’est pas produit ! On était déçu ! ». « La Marseillaise Noire » est demeurée sans retentissement et n’a pas su s’imposer auprès du public au grand désespoir de Ralph Thamar qui voyait dans cette chanson est l’une de ses œuvres les plus importantes.

 

En savoir plus :

  • Lamartine, Alphonse de. 1850. Toussaint Louverture: poème dramatique. Michel Lévy frères ;  « La Marseillaise noire » aurait été écrite par Lamartine entre 1839 et 1841. Elle figurait déjà dans sa pièce sur Toussaint Louverture mais cette dernière était nommée Les Noirs. Une partie de cette dernière fût aussi publié sous le titre LES ESCLAVES dans La Revue des deux mondes en janvier 1843. Lamartine, Alphonse de. 1994. Correspondance inédite d’Alphonse de Lamartine. Édité par Christian Croisille. Nizet. P. 134-135 et 204; Lamartine, Alphonse de. 1843. « LES ESCLAVES ». Revue des Deux Mondes : recueil de la politique, de l’admnistration et des moeurs vol.1 (janvier): 891 95.
  • Entretiens de Ralph Thamar et d’Eddy La Viny mené dans le cadre de la thèse de Valérie-Ann Edmond-Mariette.
  • Numérisation de “La Marseillaise Noire” par Valérie-Ann Edmond-Mariette à des fins de recherche scientifique.