Un hymne pour le 22 mai ?
Le concours du 21 mai 1986 en Martinique

- Documentaire L'heure de nous-mêmes a sonné - Documentaire 2017 - Réalisé par Chantal Defontaine
En Martinique, le SERMAC (Service Municipal d’Action Culturelle de la ville de Fort-de-France) et le Comité 22 mai Martinique organisent en 1986 un « concours pour un hymne du 22 mai ». Tous les participants et participantes devaient déposer leurs cassettes et leurs textes avant le 21 avril. La finale du concours se déroulait le 21 mai 1986, sous le Grand Carbet du Parc Floral - haut lieu de la culture martiniquaise - à Fort-de-France. Dans l’article du France-Antilles, quotidien de l’île, qui couvre l’évènement nous pouvons lire les propos de l’un des organisateurs, Maurice Euloga. Ce dernier explique que de plus en plus de Martiniquais et Martiniquaises considèrent le 22 mai – date de l’insurrection des esclavisés sur le territoire - soit comme « la fête nationale de la Martinique » ou encore comme « une date importante ». Il souligne le fait que les chansons finalistes étaient d’une grande qualité et que la tâche du jury fût très compliquée. Tant est si bien qu’à la fin de l’évènement, vers 23 heures, le chanteur et musicien Dédé Saint-Prix annonce que deux chansons sont à égalité. Madame Fatna et son fils pour le titre « Gloriyé 22 mé » (Gloire au 22 mai) et « Roulo 22 mé » (Hourra 22 mai) écrite et interprétée par Ti Raoul Grivalliers (1934-2017).
Dans « Gloriyé 22 mé » l’auteur, le fils de madame Fatna, dépeint l’insurrection des esclavisés à Saint-Pierre en expliquant que les Noirs aussi ont le droit de vivre dans la dignité comme n’importe quel autre être humain. Il ajoute que le tambour donne le « la » dans la vie des Martiniquais et Martiniquaise qu’il rassemble et qui doivent rester unis. La chanson comprend les champs lexicaux de l’exploitation, des entraves et de la souffrance et enfin celui de la liberté. Hélas, aucune trace sonore de cette chanson ne semble avoir subsisté.
Le morceau de Ti Raoul, lui, se distingue parce qu’il reprend historiquement l’ensemble du processus abolitionniste. Pour l’écrire il s’est basé sur la brochure d’Armand Nicolas. En effet, l’historien martiniquais publie en 1982 un fascicule intitulé La révolution antiesclavagiste de mai 1848 en Martinique. Ce dernier est diffusé sous le manteau par l’antenne locale du parti communiste. C’est grâce à son positionnement militant que Grivalliers découvre la brochure et se l’approprie en musique. Il va d’ailleurs l’enregistrer sur son album La rivyè léza sorti en 1988. Elle sera rééditée sur une compilation posthume parue en 2018.
Le refrain scande « 22 mé mwen kriyé woulo » « 22 mai je crie hourra » qui entre temps est devenu le titre de chanson et Ti Raoul avec sa voix singulière raconte les évènements en expliquant que « Sé le 22 mé pou kriyé woulo ! Yo té ka pran fè yo té libéré » « c’est le 22 mai que nous devons célébrer ! Ils souffraient ils sont libérés ! ». Cette mise en chanson du travail de recherche d’Armand Nicolas est exécutée avec justesse. Il raconte la souffrance « Gran manman nou té ka tounen milè ! » « Nos aïeules étaient comme des mulets ! », la lutte « Yo fè lesklavaj, nou brilé béké ! » « Ils ont mis en place l’esclavage, nous nous avons brûlé les békés ! », les raisons du soulèvement des esclavisés « Kout’ tanbou tala ki fenmen Romain ! Kout’ tanbou-a ki trayi Romain ! […] Yo fenmen Romain nou fè yo ladjé-y ! » « C’est ce son de tambour qui a causé l’arrestation de Romain ! C’est le son de tambour qui a trahi Romain ! […] Ils ont mis Romain en prison nous l’avons fait libérer ! » et la joie à travers ce
« Woulo » qui résonne grâce à la forme responsoriale de l’œuvre. Ce woulo est un véritable cri de victoire et de ralliement. Dans son gran bèlè (genre de bèlè solennel) il tourne même Victor Schœlcher en dérision en l’interpellant respectueusement : « Chèlchè doudou/chéri nou ka rimèrsiè-w ! Dosié-w la rivé nou za libéré ! » « Schœlcher doudou/chéri nous te remercions ! Ton dossier est arrivé alors que nous étions déjà libres ! ». Ti Raoul à son tour s’empare des deux parties du processus abolitionniste - avec d’un côté les abolitionnistes et de l’autre les populations esclavisées qui ont lutté pour leur liberté - et en une phrase il remet chaque protagoniste à la juste place que lui donne l’histoire.
C’est donc à l’applaudimètre que les deux titres sont départagés ce 21 mai 1986. Comme il est écrit dans l’article du quotidien martiniquais « Sur le plateau de Mme Fatna, ils ont été plus lourds. » mais c’est le titre de Ti Raoul qui est déclaré vainqueur. Ce dernier est à l’époque et encore plus de nos jours considéré comme l’un des gardiens de la tradition bèlè, un mèt bèlè – c’est-à-dire un dépositaire de cette tradition –, et un artiste célèbre qui fait des tournées à travers le monde et participe à de nombreux festival de jazz. L’anonymat des Fatna n’aurait pas fait le poids face à la notoriété de celui dont la carrière a débuté à Paris. En enquêtant auprès d’acteurs du monde de la culture nous n’avons pu avoir le fin mot de l’histoire. Mais aujourd’hui des deux chansons celle de Ti Raoul est la plus connue (voir la seule) par la population martiniquaise. Ce titre est encore performé le 22 mai en Martinique, ce qui en fait un standard des commémorations de l’abolition de l’esclavage. Contrairement à « Gloriyé 22 mé » il est désormais partie intégrante de la bande originale du mémorial musical antillais.
Il existe aujourd’hui plusieurs œuvres musicales valorisant cette date fatidique du 22 mai. Par exemple : celle de Djo Dézormo « Sé le 22 mé » « C’est le 22 mai », dans laquelle il la compare au 14 juillet 1789. Ou encore celle du groupe Bèlènou « 22 mé » interprété le philosophe et musicien Edmond Mondésir. Dans cette dernière il chante « 22 mé premiyé gran mouvman nou ! » « 22 mai notre premier grand soulèvement ! », il explique aussi que la République a essayé d’imposer le 27 avril comme date de commémoration de l’abolition de l’esclavage mais que son peuple a tenu bon et que seul compte le 22 mai, officiellement déclaré jour férié en Martinique par la loi du 30 juin 1983 relative à la commémoration de l'abolition de l'esclavage.
En savoir plus :
- Documentaire L'heure de nous-mêmes a sonné - Documentaire 2017 - Réalisé par Chantal Defontaine
- NICOLAS Armand, La révolution antiesclavagiste de mai 1848 à la Martinique, Fort-de-France, Martinique, Société d’imprimerie martiniquaise, 1982.
- Archives Territoriales de Martinique, PER182/1986/5, France-Antilles Martinique, 21 mai 1986. P.10.
- Figure 1 : Photographie de Valérie-Ann EDMOND-MARIETTE
- Figure 2 : Photographie de Jean-Georges HARDY-DESSOURCES avec son aimable autorisation