Pauline de l’Isle de France
La liberté à Paris
Pauline est une femme de l’Isle de France (aujourd’hui l’île Maurice) réduite en esclavage au 18ème siècle et qui est parvenue à arracher sa liberté par un procès contre son propriétaire à Paris.
Les premiers temps aux Mascareignes : Pauline femme esclavisée des époux Bouvet
En 1726 (ou 1727), Pauline nait sur l’Isle de France (actuelle île Maurice) au sein des Mascareignes. L’île est depuis 1721 propriété de la Compagnie des Indes françaises, après avoir été colonisée par les Hollandais au XVIIe siècle. C’est en 1750, à Port Louis, que Pauline entre au service de celui qui devient son propriétaire : Jean-Baptiste Charles Bouvet de Lozier, gouverneur successif de l’île Bourbon (actuelle île de la Réunion) et de l’Isle de France. Sa fonction de gouverneur fait de lui le commissaire ordinaire du roi. Ses fonctions sont multiples : il est le chef de l’armée, doit intervenir lorsque l’ordre public, la sécurité des populations ou l’autorité royale sont menacés.
Pauline travaille en particulier pour la femme du gouverneur, Pauline Bouvet née David, alors enceinte. Après leur naissance, elle s’occupe des deux filles des Bouvet de Lozier avant qu’elles soient envoyées en France auprès de leurs tantes à l’âge de deux ans. Pauline David devenue Bouvet meurt en décembre 1757, vraisemblablement de la petite vérole. C’est à cette date que Pauline arrête de travailler pour la maison du gouverneur. Toujours esclavisée, elle débute une nouvelle forme de travail en dehors du foyer de son maître.
Son parcours de vie devient nébuleux : elle exerce un commerce dont la nature exacte n’est pas connue et remet ses gains au gouverneur, resté son « maître ». Aucune source ne permet d’attester le métier pratiqué par Pauline. Elle pourrait être couturière, mais aussi boulangère, cuisinière ou encore vendeuse de riz ou d’épices. Enfin, la pratique de la prostitution par Pauline pendant cette période est une possibilité qui n’est pas tout à fait à exclure. Tous ces métiers étaient en effet exercés au XVIIIe siècle à l’Isle Bourbon par des femmes dites « libres de couleur » comme par des femmes esclavisées.
L’arrivée à Paris
Après plusieurs années de ce commerce inconnu, la vie de Pauline prend une autre tournure lorsqu’elle quitte l’île Bourbon en septembre 1763 pour accompagner Bouvet de Lozier en France. Elle a alors 37 ans. Après un voyage de trois mois aux côtés de son maître et du frère de ce dernier, ils débarquent à Lorient puis s’installent à Paris, rue des Blancs Manteaux. Tout ce temps, Pauline est maintenue en état d’esclavage. Avec les gains de son commerce, elle souhaite racheter auprès de son « maître » sa liberté. Les relations entre Bouvet de Lozier et Pauline deviennent alors ouvertement conflictuelles. En novembre 1764, il fait appel à la police parisienne pour l’enfermer par lettre de cachet, une procédure qui permet l’incarcération sans jugement. Bouvet veut conserver l’argent qu’elle a gagné par son commerce et la renvoyer sur l’île Bourbon afin d’en faire une « esclave publique » au service de l’État royal. Cette peine n’est pas isolée : depuis la paix revenue après la guerre de Sept Ans (1756-1763), le ministre Choiseul dessine un plan pour contrôler les personnes africaines et afro-descendantes en métropole. Pauline se voit donc contrainte à l’enfermement à la
Salpêtrière dans l’attente de son renvoi dans la colonie. Elle y reste 12 jours. La nuit d’avant son départ en direction du port de Lorient, prévu le 15 décembre 1764, elle s’enfuit et entre en clandestinité. Entre décembre 1764 et juin 1765, Pauline est en cavale.
Pauline en clandestinité : demande de reconnaissance de sa liberté juridique
Durant sa clandestinité, Pauline reçoit plusieurs aides précieuses, dont celle de Luce Diancra (ou Diancourt), une femme affranchie née à Saint-Domingue, domestique de la Vicomtesse Marguerite-Renée de Castellane-Esparron. Luce est une ancienne esclave de la vicomtesse arrivée à Paris à l’âge de 16 ans. Elle cache Pauline dans l’Hôtel de Toulouse, place des Victoires. Pauline reçoit le soutien des Castellane-Esparron, mais aussi d’autres femmes et hommes parisien·nes influent·es, pourtant toutes et tous enrichi·es par le commerce esclavagiste. Pauline est alors recherchée par la police sur les ordres de Bouvet de Lozier. En avril 1765, elle échappe à une tentative d’enlèvement orchestrée par un inspecteur de la police parisienne aidé d’espions qui sont parvenus à retrouver sa trace.
Pendant sa cavale, Pauline saisit le tribunal de l’Amirauté de France, compétent en matière maritime, mais qui régit aussi les questions coloniales. Elle y initie un procès en liberté. Le procès oppose ainsi Pauline, représentée par son avocat, Denis Durouzeau à Bouvet de Lozier et son avocat Malézieux. Durouzeau ne présente jamais Pauline comme une esclave, mais bien comme une marchande libre que Bouvet de Lozier aurait réduite illégalement en esclavage et qui plus est volé à hauteur de 12 000 livres. Cette accusation est partagée par les allié·es de Pauline en dehors du tribunal, dénonçant un Bouvet voleur de biens tentant d’empêcher Pauline de racheter sa liberté. A contrario, Bouvet insiste sur la fuite de Pauline. Son avocat se réfère au Code noir, et rappelle l’interdiction aux personnes esclavisées de posséder quelque bien et de racheter leur liberté. Il refuse de reconnaître la maxime de la métropole comme sol libre pour les esclaves, et rappelle la loi coloniale de la propriété inscrite dans le Code noir.
L’avocat de Bouvet de Lozier avance enfin une accusation proprement genrée, visant à stigmatiser Pauline en tant que femme. Il argue que les biens acquis par Pauline ont été gagnés de façon immorale, sous-entendu par la prostitution, en prenant pour preuve sa conduite jugée irrespectueuse et sa supposée infection de la syphilis lorsqu’elle était sur le bateau en direction de Lorient.
La cour de l’Amirauté rend sa décision le 18 mars 1765 : elle proclame la liberté et la donation du salaire de Pauline de manière rétroactive. Elle reste néanmoins cachée jusqu’au mois de juin 1765, date à laquelle Bouvet consent à la vendre à un juge. Cela pourrait être un auto-rachat déguisé, financé par les économies de Pauline.
Le retour dans les Mascareignes
Après cette victoire, Pauline retourne clandestinement sur l’Isle de France, à bord d’un bateau de la Compagnie des Indes appelé le Comte d’Artois. Elle est nommée sur la liste des passagers embarqués à Lorient le 27 octobre 1765 « négresse libre de Monsieur Bouvet », une formule affirmant sa liberté juridique, mais la liant toujours à son ancien « maître ». Sa trace est perdue à partir de son arrivée à Port Louis en mars 1766. Faute de source, il est impossible de savoir ce qu’elle est devenue ensuite.
Sources d'informations
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Miranda Spieler, Slaves in Paris: Hidden Lives and Fugitive Histories, Cambridge, Harvard University Press, 2025.
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Miranda Spieler, en partenariat avec Meredith Martin et Hannah Williams, « Slaves in Paris: A Digital Mapping Project ».