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portrait D Diene

Entretien avec Doudou Diène
Rapporteur du Conseil d’orientation de la FME
Par Caroline Bourgine, journaliste consultante

Haut fonctionnaire sénégalais, Doudou Diène à l’Unesco lance en 1994 « La route de l’esclave ». Il est nommé Rapporteur spécial sur les formes contemporaines de racisme et de xénophobie et de 2002 à 2008, il coordonne à cet effet une série d’enquêtes dans vingt Etats. En 2019, il devient rapporteur du Conseil d’orientation de la FME.

Doudou Diène compte parmi les plus grands experts mondiaux en matière de droits de l’homme.

Doudou Diène qu’est-ce qui vous a convaincu de faire partie du conseil d’orientation de la FME ?

« Il y a deux raisons qui m’ont donné envie d’en être : le thème de l’esclavage, c’est mon histoire. Le Sénégal, comme tous les pays de la côte atlantique, a connu l’esclavage pratiqué de manière traditionnelle, y compris dans ma famille. Déjà dans ma jeunesse, Gorée résonnait aussi avec tout cela.

Quand j’ai débuté à l’Unesco, je suis parti à New-York 10 ans, à mon retour j’ai lancé avec mes collègues, La route de la Soie suivie de La route de l’esclave en 1994. On voulait retracer les contacts entre tous les peuples. L’objectif était de revenir sur une histoire que nous estimions occultée et de la revoir comme une histoire globale, une première forme de mondialisation qui a eu lieu sur tous les continents, elle appartient à chaque pays. L’Unesco a supervisé les travaux comme institution internationale.

C’est alors que j’ai connu Jean-Marc Ayrault. Nantes était un des foyers de recherches intellectuelles, l’arrivée de J-M. Ayrault comme maire de la ville a été le facteur politique déclencheur qui a permis à tous les chercheurs qui voulaient avancer de faire que Nantes puisse assumer son histoire. C’est là qu’ils ont lancé Les anneaux de la mémoire avec une grande exposition. J’ai coopéré avec eux, je me suis engagé, j’ai amené des chefs d’Etat.

La question de la création d'une institution qui serait chargée d’un travail sur la mémoire occultée de l’esclavage a toujours été dans notre programme de La route de l’esclave à l’Unesco. A cette période, Edouard Glissant directeur du courrier de l’Unesco, qui était un ami, un frère, se trouvait avec moi. Le président Chirac lui a demandé de faire une étude sur une institution mémorielle qui existe aujourd’hui, un chemin a abouti. De la mémoire, l’histoire peut se faire. »

Quels sont les effets de la loi Taubira pour la société française et dans le monde ?

 « Il faut savoir que la loi Taubira est l’expression institutionnelle d’un mouvement populaire profond. La loi Taubira a été un moment absolument décisif qui a montré les complexités des résistances, même au sein de son propre parti à l’époque, le Parti socialiste ou des élus des territoires d’Outremer. Christiane Taubira est une femme de courage, elle a été soutenue par les populations, les chercheurs et quelques politiques, dont Jean-Marc Ayrault qui présidait le groupe parlementaire socialiste.

Un point d’histoire, la loi Taubira a été suivie immédiatement par la Conférence de Durban de l’ONU sur le racisme en septembre 2001 à laquelle Christiane a participé. A Durban, tous les états ont discuté ensemble du racisme, de la discrimination raciale, de la xénophobie et de l’intolérance. Le vote de la loi Taubira a eu une résonance sur le plan mondial. Dans la chronologie, la conférence est importante : c’est là que le concept de « crime contre l’humanité » appliqué à l’esclavage a été adopté par tous les pays dans la déclaration finale (sauf Israël et les USA). Dans le débat sur le racisme, l’esclavage est apparu comme un des moments historiques pendant lequel le racisme anti-noir a été conceptualisé et théorisé comme légitimation idéologique. Il y a eu des débats de fond sur l’esclavage, sa mémoire. Ensuite, tout cela a germiné.

Parallèlement, des afro-descendants de tous les pays de l’hémisphère occidental, des Amériques et des Antilles se sont reconnus dans leur identité effacée par le racisme esclavagiste. Un processus a été lancé, soutenu fortement par La route de l’esclave. Ils se sont toujours battus pour sortir de leur invisibilité et leur enfermement dans leur couleur et ils ont obtenu qu’on les appelle afro-descendants, c’est-à-dire afro-colombiens, afro-brésiliens… Cela a abouti quelques années après Durban à l’adoption par l’Assemblée générale de l’ONU d’une décennie mondiale des descendants d’africains qui se terminera dans trois ans, en 2024.

Il ne faut jamais oublier la profondeur historique de la résistance à la reconnaissance du crime contre l’humanité. Cette tragédie a été écrite par ceux qui l’ont commise et les pays occidentaux ont longtemps freiné toute initiative en ce sens à l’ONU ou à l’UNESCO. Dans ce mouvement de résistance, la France a sa part comme l’un des acteurs historiques de l’esclavage et du commerce triangulaire.

Les fronts intellectuels du racisme ont été par les penseurs allemand et français notamment, nous l’avons démontré dans La route de l’esclave. Il ne faut jamais oublier le front scientifique, démontré par le fait que l’objet le plus demandé à cette période, était le crâne humain. Ce qui explique la résistance des milieux intellectuels et scientifiques français, c’est que tout ce savoir publié à l’époque des Lumières a fait prégnance dans la culture, la mentalité et l’éducation d’une manière masquée par la science et la philosophie. La culture française a été marquée par cette notion de hiérarchie raciale. Les penseurs allemands ont aussi joué un rôle fondamental, je pense à Hegel notamment. Je dirais que c’est toute l’Europe qui a été imprégnée par cette pensée française à partir de la fin du XVIIème siècle jusqu’à la fin du XIXème, avec notamment les théories de Gobineau - pensée profondément marquée par l‘idéologie de la hiérarchisation des races dont les noirs, précédés par les juifs, ont été victime. Cela fait partie de l’éducation de l’élite française.

Le dernier point, c’est le racisme culturel français. Pour moi, le complexe de supériorité des Français a été construit par tout cela, dans une construction de légitimation d’intérêts économiques, et ils sont devenus victimes de leur propre discours, ils y ont cru et l’éducation l’a propagé dans les mentalités, dans la culture, dans la littérature et jusqu’à aujourd’hui. 

C’est la construction à laquelle la Fondation devra se confronter pour aider les chercheurs concernés. Ce que j’appelle le front intellectuel. »

Il y a eu beaucoup de manifestations, de questionnements dans les médias. Comment voyez-vous les possibilités de modifier le regard de la société française sur sa propre mémoire ?

« Il faut historiciser la question du racisme et non l'essentialiser. Nous vivons dans une société mondialisée par les conquêtes et les dominations, et légitimée par l’idéologie de hiérarchie des « races » et des civilisations qui s’est traduite par la lente germination des sociétés multiculturelles. Il faut revisiter la notion de civilisation. Les dominations sont des vases communicants. Vous allez dominer quelqu’un dans son continent et ensuite vous l’amenez chez vous pour sa force de travail. C’est ainsi que les peuples ont été mélangés. Les Occidentaux et les Chinois par exemple.

Les sociétés sont devenues multiculturelles, il y a plusieurs communautés d’origines ethniques, culturelles, religieuses différentes que l’histoire a mis ensemble sur des territoires par la colonisation, par la domination. Ces sociétés de diversité de fait sont sous-tendues par des visions de domination à la fois de classes mais également, dans les imaginaires des colonisateurs, de « races ».

Nous sommes maintenant dans une période de mutation. Toutes les sociétés occidentales sont devenues plurielles. La crise actuelle est très intéressante car ceux qui ont été racialisés, essentialisés sont en train de déconstruire cette assignation destinée à les reléguer. L’objectif central est de sortir de l’enfermement de la position de victime et de promouvoir la position de force de transformation. Et donc de remettre en question et le silence des livres d’histoire, et l’invisibilité sur le plan économique, social, politique ; c’est-à-dire dans les structures de pouvoir.  Désormais les invisibles sortent du silence historique et s’expriment. On touche à l’esclavage, à l’histoire de la colonisation et à la reconnaissance de cette histoire. Il y a eu la nécessité de faire venir chez soi la force de travail issue des peuples dominés d’Afrique, d’Asie, du monde Arabe, d’Amérique du Sud déjà décrits comme inférieurs. Les sociétés ont appliqué une politique adaptée à leurs besoins en confinant ces travailleurs dans les banlieues où, là encore, ils doivent être invisibles.

Les Etat-nations sont depuis des années remis en question par les dominés dans leur construction monolithique. Les minorités constatent qu’elles sont invisibles et posent la question : où est notre place ? d’où venons-nous ? pourquoi sommes-nous invisibles ? Nous sommes dans une nouvelle phase de crise identitaire par l’accouchement d’identité multiculturelle, par la race, la religion, la culture, on est en train d’accoucher d’identités plurielles et ce dans la douleur comme tous les accouchements !

Ceux qui étaient les détenteurs de ces identités monolithiques qui les ont construits intellectuellement et socialement, résistent à cet accouchement. On retrouve des concepts de légitimation dont l’un est la notion de « civilisation », racialisée, à laquelle je préfère la notion d’humanité qu’on retrouve dans la rue plurielle, les lieux de travail et même dans les lits ! C’est pour cela que le concept « d’identité nationale » est vu comme en rempart, et revient toujours dans le discours public, quand vous écoutez les discours du Rassemblement National mais aussi d’intellectuels, qui en reviennent même à la notion de « race blanche » pour parler des nations occidentales. La défense de l’identité nationale remplace dans ces milieux la promotion des valeurs universelles.

Quel est votre point de vue sur le communautarisme et le séparatisme ?

« Il se trouve que j’ai eu un mandat international pour enquêter sur le racisme dans le monde par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. J’ai enquêté dans une vingtaine de pays.  Le concept de communautarisme est apparu historiquement lorsque les minorités dominées qu’on a marginalisées dans les banlieues ont voulu en sortir, en cherchant un logement, du travail.

Si la notion de communautarisme signifie que ces communautés ont de façon unanime et délibérée comme projet politique de vivre séparées, cela n’est pas conforme à la réalité, parce qu’historiquement ce sont elles qui ont été écartées, mises à l’extérieur des villes et ce à partir du milieu du XIXème siècle. Les victimes ont toujours voulu sortir de ce confinement. Il n’y a donc pas de projet politique de se laisser enfermer. C’est d’abord les partis politiques notamment d’extrême droite qui ont construit cette notion de « communautarisme » lorsque ces hommes et ces femmes ont voulu assumer leur identité singulière dans cet ensemble multiculturel : on les met de côté mais on dit qu’ils sont en train de s’enfermer entre eux, qu'ils se « communautarisent ».

Le séparatisme est une ignorance ou une absence de compréhension de la richesse de la diversité. En effet, l'unité du vivant s'exprime par la diversité de ses formes mais la domination y compris par l'esclavage, hiérarchise la diversité. Donc il faut transformer le fait de la diversité en valeur, c'est à dire en pluralisme. Le pluralisme, clé du vivre ensemble s'appuie sur deux actions : la promotion de la connaissance réciproque des différentes communautés et la mise en valeur de leurs interactions. Le partage des mémoires est l'instrument de se vivre ensemble.

La notion de séparatisme doit être inscrite dans ce mouvement profond notamment en France. Elle s’est d’abord appliquée aux minorités nationales, bretonnes, corses et autres. Nous sommes en train de vivre une phase historique de construction de valeurs universelles véritables. C’est la coïncidence entre la vision de la violence du racisme par la mort de George Floyd par étouffement, et l’expérience du silence et de la mort par l’épidémie du Covid qui en est train de donner vitalité à la force de la conscience et de l’unité. Dans le monde et en France, les gens sont descendus dans la rue pour dénoncer le racisme, les actes de violences policières. Et cette rue était plurielle : les images de la manifestation à la République montre des gens de toutes sortes qui se retrouvent pour vivre ensemble avec des valeurs multiculturelles. Le concept de séparatisme est donc réducteur lorsqu’on veut l’appliquer à ces manifestants.

Nous sommes dans une phase d’accouchement : la France et l’Europe dans dix ans ne seront plus les mêmes. Malgré les résistances, les transformations se font, on le voit dans la rue, dans les amours des gens.  Pour moi, les idéologues ne regardent pas ce qui les entoure : regardez le visage de nos villes, à Paris, à Londres ou Rome. Regardez les deux groupes les plus fragiles de l’enfance et de la vieillesse : qui sont depuis 20-30 ans, ceux qui amènent les enfants à l’école ? ceux qui promènent les vieux dans le quartier ? ce sont des femmes venant des sociétés considérées comme inférieures : noires, arabes ou asiatiques. Il est sûr que ces enfants menés à l’école, pris par la main par une femme sénégalaise ou vietnamienne qui parle avec eux, quand ils grandiront auront une autre ouverture. En même temps, les jeunes issus de ces communautés interrogent leur histoire et leur identité, les lieux où ils se trouvent. Ils se réapproprient aujourd’hui le front intellectuel, artistique et culturel et le front social.

Je suis optimiste parce que c’est une phase de dévoilement du racisme. Comme Rapporteur spécial sur le racisme, ma prise de conscience, c’est que le racisme prospère quand il est masqué mais lorsqu’il se découvre, on peut le combattre. Nous sommes donc dans cette phase où l’idéologie raciste est masquée même par des valeurs humanistes chez certains intellectuels. Enfin, dans ce processus multiculturel, les vieilles constructions racistes imprègnent aussi les victimes du racisme à l’égard des uns des autres, tout cela fait partie d’un héritage, il faut le confronter.

Quel rôle la Fondation doit-elle remplir dans la société française ?

« Pour moi, la Fondation a un rôle fondamental à jouer dans ce contexte. C’est l’Institution la plus révolutionnaire de France depuis le début du XXème siècle. Cette Fondation se construit à un tournant historique, elle doit travailler sur la mémoire de l’esclavage, c’est-à-dire un fait historique qui lie le passé au présent et qui structure la société française.

La première condition pour que la Fondation puisse faire son travail, c’est que le pouvoir politique continue de la soutenir, considérant qu’il y a beaucoup de débats. La deuxième, c’est que la Fondation libère la parole. Beaucoup de zones d’ombre sont enfouies dans la culture des institutions mais surtout dans les têtes et les mentalités, y compris des descendants des victimes. Il est donc fondamental de créer un débat pour identifier les problèmes et donc briser le silence.

La troisième condition, c’est qu’il faut que la Fondation repose sur un pilier scientifique, l’histoire est importante mais la mémoire l’est tout autant. Les esclaves n’avaient pas le droit d’écrire mais ils ont inscrit leur mémoire, ce qu’ils vivaient, la souffrance, leurs douleurs, dans leurs musiques, leurs chants, leur structures sociales, leurs contes, leurs légendes, tout cela est en-dedans, dans la culture populaire des peuples antillais, guyanais et réunionnais. Il faut que ce savoir-là fasse partie de ce processus, c’est que j’appelle la culture maronne, la résistance culturelle à l’esclavage et à ses conséquences.

Enfin, la dernière condition, c’est que toutes les avancées, tout ce que la Fondation va faire inscrire dans les politiques de l’Etat français, dans l’éducation d’abord, dans les structures économiques, sociales, politiques et culturelles doivent être partagées. Elle doit être une institution transversale et imprégner l’ensemble de la société. Que des institutions comme le Ministère de la Culture, la Banque de France, la Caisse des Dépôts et Consignations, le Ministère de l’Education, là où se trouve le pouvoir politique, soient impliquées dans sa création est une bonne chose.

En conclusion, la Fondation affronte son défi le plus important, celui de rendre réelle la notion de « nationale », c’est-à-dire toute la nation française, dans sa multi-culturalité. Le vivre ensemble est au cœur de tout cela. C’est l’objectif ultime, un défi immense et fascinant, mobilisateur. C’est pour cela qu’elle doit avoir les moyens de son travail dans la durée, qu’elle puisse se connecter à l’ensemble des institutions de l’Etat. La nation française doit considérer que cette Fondation lui appartient. C’est là le grand défi. »