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Entretien avec Emmanuel GORDIEN
Président du Comité marche du 23 mai 98

par Caroline Bourgine

En tant que chef de l’Unité de virologie de l’hôpital Avicenne qu’est-ce qui a modifié votre vie depuis la pandémie de Covid-19 ?

« L’expérience de cette pandémie m’a conforté sur deux points : l’humilité, devant la connaissance, et la détermination pour affronter les épreuves. Ce Coronavirus de type 2, responsable d’un syndrome de détresse respiratoire aigu (SARS-CoV-2) découvert fin 2019, a surpris toute la planète du monde scientifique et médical, de même que tous les responsables politiques et autres. Mais très vite, la détermination à comprendre et agir résolument contre l’adversité, devaient prendre le pas. Il nous a fallu quasiment du jour au lendemain, instaurer le travail 7 jours 7 (et non plus 5 jours sur 7) au laboratoire ; mobiliser fortement les équipes ; apprendre en un rien de temps de nouvelles techniques et en devenir des experts. Il s’agissait de faire notre quotidien en accéléré. Je me dois tout même de dire que nous avons pu compter sur des collaborateurs absolument dévoués, déterminés et efficaces, à tous les échelons, et qui ont pris les problèmes à bras-le-corps. »

En tant que Président de CM98 aujourd’hui, quelles sont les orientations que vous voulez prendre pour ces prochaines années ?

« Le Comité marche du 23 Mai 1998 continuera son action sur la base de son triptyque : « RETROUVER, COMPRENDRE, HONORER ».

RETROUVER nos Aïeux qui ont vécu le martyre de la traite et de l’esclavage colonial. Il s’agit pour nous de continuer à bâtir cette base de données de l’identité et de la généalogie des esclaves de Guadeloupe et de Martinique, forte déjà de près de 150 000 individus. Plusieurs partenariats sont d’ores et déjà opérationnels pour son élargissement à la Guyane et à la Réunion. Ensuite, COMPRENDRE cette histoire, ce crime contre l’humanité, qui a enfanté les sociétés nouvelles dont nous sommes issus. Quels en ont été les mécanismes, le fonctionnement et les conséquences politiques, sociologiques, anthropologiques, psychologiques et tout simplement humaines. Enfin HONORER toutes ces personnes qui ont enduré cette histoire, fièrement, désespérément souvent, mais courageusement et résolument afin de préserver l’essentiel : nous, leurs descendants.

Aujourd’hui toutes ces actions doivent être amplifiées et soutenues. C’est pourquoi le CM98 a l’ambition de créer un « Centre de mémoire et de généalogies des familles issues de l’esclavage colonial ». Ce centre devrait être un « lieu d'apprentissage, d’éducation et de recherches historique, sociologique, ethnologique, anthropologique... sur les sociétés issues de la traite, de la déportation et de l'esclavage des nègres. »

Ce centre aurait entre autres vocations, de nous permettre de nous « réparer des principaux maux hérités de l’esclavage colonial », en particulier ce ressentiment prégnant, une « citoyenneté déficitaire », ces troubles identitaires, et ce « racisme anti-nègre » en rapport avec cette histoire douloureuse et encore honteuse pour nombre d’entre nous.

D’autre part, plusieurs mémoires de l’esclavage existent en France et en Outre-mer. Elles sont complémentaires et portées par différents acteurs et opérateurs de mémoire. Le CM98 a depuis plusieurs années réalisé un travail de collaboration exemplaire et qui devra se renforcer avec le réseau la Route des abolitions du grand-Est, où la mémoire de l’abolition de l’esclavage est très ancrée. De même il existe une mémoire des ports négriers, essentiellement dans l’Ouest de la France. Là aussi des contacts et relations doivent être amplifiés ou noués avec les Anneaux de la Mémoire, La coque nomade et son « bateau négrier pédagogique ». Des relations et contacts avec des descendants d’armateurs, à Nantes, à Bordeaux (en relation avec l’association Mémoires et Partages) nous paraissent indispensables.  En Outre-mer, l’esclavage dans l’Océan indien est peu connu de nous et du grand public de France. Et que dire enfin de la mémoire des « noirs marrons » Bushinenge et les sociétés autochtones dans la région des Guyanes. Une véritable synergie de ces opérateurs de mémoire me semble essentielle et le CM98 prendra des initiatives fortes. »

Que voulez-vous améliorer pour la visibilité des travaux du CM98 et de la plate-forme Anchoukaj.org ?

« Notre site Internet Anchoukaj.org rassemble de nombreuses données concernant près de 150 000 esclaves de Guadeloupe et de Martinique affranchis après 1848. Il va très bientôt être enrichi des données de la Guyane. L’étape suivante sera l’intégration des fichiers des esclaves affranchis avant 1848 en cours de finalisation. Ainsi la quasi-totalité des esclaves de Guadeloupe et de Martinique dans un premier temps, seront accessibles à tous. Aussi la refonte du site Anchoukaj.org sera une nécessité afin de gagner encore en audience. Et ce d’autant qu’un énorme travail dans les archives est en cours : archives notariées, registres des esclaves, reconstitution de registres de nouveaux libres détruits. Des besoins accrus en matériels et en personnels se font jour.

D’autre part, le CM98 possède à notre connaissance la seule université populaire diffusant un savoir sur le thème des traites d’êtres humains dont les traites négrières, de l’esclavage colonial mais aussi des différentes formes d’esclavage dans l’histoire et dans le monde. Nous avons aussi plusieurs modules d’enseignement, sur l’histoire des crimes contre l’humanité ainsi que sur la question de la diversité humaine et du racisme, ces derniers dispensés par des généticiens de renom. Une convention de partenariat a été signée en 2013 avec l’université Paris-1 La Sorbonne et l’Institut d’histoire de la Révolution française. Un partenariat remarquable s’est fait jour récemment avec l’Association pour l’étude de la colonisation européenne (APECE). Des moyens accrus devraient être apportés à cette université populaire, notamment dans le domaine du numérique pour une diffusion très large de toutes dernières connaissances apportées par des chercheurs de premier plan. »

Quelles sont les passerelles que vous voulez renforcer entre le CM98 et la FME où vous siégez comme membre du conseil d’administration ?

« La réalisation de ce « Centre » que je viens d’évoquer, demandera évidemment des soutiens financiers publics et privés importants, à la fois en investissement et en fonctionnement. Les fondations, dont c’est l'objet premier, dont la FME seront bien sûr sollicitées. Mais ce qui nous importe le plus, c’est la place réelle accordée par la FME aux associations et des « entrepreneurs de mémoire ». A la fois, sur le fond, mais aussi sur la représentation au sein des instances et surtout sur les indispensables moyens financiers entre autres, devant leur être prioritairement accordés. Nous travaillons en synergie avec eux, à Paris en Province et dans les territoires depuis de longues années. Ce sont eux qui bâtissent au quotidien, sur le terrain des actions mémorielles ayant pour objet fondamental, l’éducation populaire et l’unité nationale autour des valeurs d’humanisme. »

Vous êtes Port-Louisien de Guadeloupe, que retenez-vous de la créativité du chanteur de Gwoka Chaben (Germain Calixte) dans la transmission de ses chants ?

« J’ai été bercé en effet dans ma plus tendre enfance à Port-Louis par les mélodies de Gaston GERMAIN-CALIXTE, dit Chaben, chanteur populaire, parolier hors pair, notamment dans les veillées mortuaires traditionnelles et dans les fêtes communales.

Mais comme pour tout pan de notre culture, créée en esclavage, il ne fallait pas aller l’écouter, pas le fréquenter, c’était des histoires de « vyé nèg » (gens à ne pas fréquenter). C’était l’expression de la mésestime de soi collective, en rapport avec nôtre. Il fallait au contraire, oublier tout ça et s’émanciper avec la « bonne culture française ».

J’ai eu un rapport très particulier et très proche avec lui dans ce qui allait être sa dernière année de vie en 1987. J’allais le voir pratiquement tous les jours devant sa case au quartier Rambouillet à Port-Louis. C’est pour moi le chanteur moderne, qui parlait de son temps, des situations de l’époque, des bonnes histoires, comme des moins bonnes et surtout un créateur hors pair tant au niveau des paroles en kréyòl guadeloupéen que sur le plan purement musical dans la mélodie Gwoka léguée par nos aïeux. Pour mémoire, deux de ses Aïeux du côté maternel étaient nés en Afrique. »